Réchauffement, acidification, diminution du couvert de glace, contaminants plastiques et chimiques… Les changements qui s’opèrent présentement dans le fleuve Saint-Laurent deviennent rapidement difficiles à suivre.
Cet article a pour but d’éclairer sur la situation actuelle de ce plan d’eau si important pour tant d’espèces animales, dont l’humain et les mammifères marins. En vous présentant les informations les plus récentes et pertinentes sur le sujet, vous aurez désormais une réponse un peu plus claire à la question : comment se porte le Saint-Laurent?
Plongez! L’eau est — trop — chaude!
Le dernier rapport sur les conditions océanographiques du Saint-Laurent publié par Pêches et Océans Canada en 2025 confirme que les conditions actuelles du fleuve sont bien inquiétantes. L’équipe de recherche dirigée par Peter Galbraith présente les données recueillies en 2024 sur divers indicateurs de la santé du milieu.
2024 a eu une période estivale particulièrement chaude. Étant 3,2 °C au-dessus de la moyenne historique de 9,04 °C, la température ambiante d’avril à novembre n’a jamais été aussi élevée. Ces augmentations sont directement corrélées à l’eau de surface de 4 à 5 °C au-dessus des moyennes historiques par endroits, avec des vagues de chaleur aquatiques presque constantes.
La raison première de ces températures soudainement plus élevées? L’apport en eau plus chaude du Gulf Stream dans le Saint-Laurent! Celui-ci est causé par des changements dans la circulation méridienne de retournement atlantique (AMOC) ; une énorme boucle de circulation d’eau dans l’océan Atlantique. L’eau froide et salée, étant plus dense, se propulse à de grandes vitesses vers les fonds marins au nord du globe. Quand elle atteint des eaux plus chaudes, elle remonte à la surface et la boucle recommence. C’est un équilibre nécessaire à presque tous les écosystèmes côtiers, mais cet équilibre est fragile. Avec le réchauffement des eaux mondiales et l’apport supplémentaire en eau douce causé par la fonte des glaciers, les mécaniques qui font fonctionner cette boucle ralentissent et risquent même de s’arrêter. En ralentissant, l’AMOC pousse le Gulf Stream davantage vers la côte est des Amériques. Ce dernier rentre plus directement dans le golfe du Saint-Laurent, remplaçant l’eau plus froide et oxygénée qui provenait historiquement du courant du Labrador venant du Nord.
Le résultat de tous ces changements? L’eau du Saint-Laurent est de plus en plus chaude et de moins en moins oxygénée — chamboulant ainsi les conditions qui sont favorables pour les espèces indigènes à la région… dont les baleines!
Mais où est toute la glace?
Le rapport du MPO constate aussi que la présence de glace dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent a été à son plus bas niveau historique sur deux tiers de sa surface. Le maximum de glace saisonnier était de 6 km3 et 23 700 km2 respectivement en volume et en superficie de 2024 à 2025 — historiquement, les deux plus basses quantités mesurées.
Les températures froides ont commencé 2,5 semaines plus tard qu’à l’habitude — dans la semaine du 7 octobre — et les températures chaudes ont commencé 1,6 semaine plus tôt qu’à l’habitude — dans la semaine du 16 juin. Ceci a donné plus de quatre semaines d’eau plus chaude où la formation de glace était difficile.
Pour plusieurs espèces animales, un couvert de glace amoindri peut être très problématique. En plus de l’effet albédo des banquises qui réfléchit les rayons du soleil et garde l’eau plus froide, plusieurs espèces de poissons hivernaux, dont nos baleines à dents se régalent, ont besoin d’un couvert de glace pour vivre. Sans ces poissons, ces mammifères marins seront forcés de se déplacer davantage pour se nourrir et donc de dépenser plus d’énergie!
Des intrus qui sont bien confortables!
Avec des eaux qui se réchauffent, les abondances relatives de différentes espèces vont nécessairement changer. Les espèces adaptées aux milieux plus chauds prendront davantage de place au détriment d’espèces avec des adaptations pour les températures plus fraiches.
Kathleen MacGregor, responsable scientifique du programme de monitorage des espèces exotiques envahissantes du MPO, l’a bien expliqué : le réchauffement des eaux offre des températures qui sont optimales pour de nouvelles espèces qui auraient eu de la difficulté à s’installer auparavant. Elles ne sont cependant pas toutes nécessairement envahissantes. Pour l’être, l’espèce doit être non souhaitée ou nuisible dans le milieu. On peut penser au homard par exemple, qui est bien apprécié pour la pêche maintenant qu’il est accessible plus à l’Ouest dans l’estuaire. Il est exotique, mais non envahissant.
Tout récemment, en 2024, Membranipora membranacea a été la première espèce exotique envahissante détectée dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Cette espèce de bryozoaire s’installe en croûte sur diverses algues, les étouffant et les fragilisant. Elle pouvait être trouvée en Nouvelle-Écosse depuis des décennies, mais il semblerait que les changements du milieu lui ont été favorables, puisqu’elle est aujourd’hui retrouvée partout dans le Saint-Laurent!
Que fait-on alors?
On peut se demander si l’objectif provincial d’atteindre la conservation de 30 % de son territoire d’ici 2030 ne serait pas trop ambitieux. Selon la Société pour la nature et les parcs du Canada, la province de Québec serait la meilleure au pays, avec une note globale de A-, explique la Société dans son rapport « En route vers 2030 », dans lequel est classé chaque gouvernement pour les progrès réalisés pour protéger les milieux terrestres et aquatiques. Avec des actions majeures comme le projet d’augmenter la grandeur du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent dans les prochaines années, pour couvrir l’entièreté de l’aire de répartition du béluga, le Québec est sur la bonne voie!