À bord du BpJAM, l’un des bateaux de recherche du GREMM, je scrute l’horizon avec l’équipe du Projet Grands Rorquals dans l’espoir d’apercevoir un souffle ou une nageoire dorsale. Le soleil est éblouissant et les vaguelettes perturbent parfois la vision. 10 minutes s’écoulent. Rien à signaler. Nous reprenons la route.

Faisant près de 25 km de largeur par endroit, l’estuaire du Saint-Laurent est une vaste étendue d’eau à parcourir pour les équipes de recherche. Comment faire pour s’y retrouver? Et surtout : comment faire pour y repérer les grands rorquals, ces créatures gigantesques, mais qui parfois échappent aux scientifiques? La réponse en quatre mots : en suivant un protocole!

Suivre à long terme les grands rorquals

20 aout 2025. L’équipe du Projet Grands Rorquals est réunie sur le quai de Tadoussac. Nous y enfilons tuques, gants et Mustang, ces combinaisons colorées et essentielles à notre confort sur l’eau. Puis, nous saluons nos collègues du Projet Béluga Saint-Laurent, qui partent au même moment pour une journée sur Antarès, et montons à bord du BpJAM. Ce jour-là, je suis en compagnie de Laurence, notre capitaine pour la journée, Janie, attitrée à la photo-identification et Mathieu, au pilotage du drone.

L’équipe du Projet Grands Rorquals effectue depuis 1985 le suivi à long terme des grands rorquals – rorquals bleus, rorquals communs et rorquals à bosse – qui fréquentent l’estuaire du Saint-Laurent, pour mieux comprendre leurs habitudes de fréquentation, dans l’objectif d’envisager une meilleure cohabitation avec eux. Le projet se divise depuis tout récemment en deux volets : le recensement par photo-identification et l’Observatoire des grands rorquals, ce dernier visant à collecter des informations sur la condition physique des individus.

L’équipe en mode scan!

Comme toute équipe de recherche, celle du Projet Grands Rorquals suit un protocole rigoureux lors de chacune de ses sorties sur l’eau. D’abord pour aider à prendre des décisions éclairées sur la route à suivre, mais aussi pour assurer une uniformité dans le processus de récolte de données. Pour l’analyse ultérieure des résultats, il est essentiel que la façon de prendre les données soit la même d’une sortie à l’autre. Sinon, cela revient à comparer des pommes avec des oranges! Ce qui définit la science, c’est la démarche uniforme et non biaisée. Il ne peut y avoir de science sans un protocole et une façon de faire réfléchie et réplicable à chaque sortie.

Le protocole de l’équipe du GREMM pour recenser les grands rorquals consiste principalement à suivre des transects – des trajets précis – sur l’eau, et à s’arrêter à divers points stratégiques préalablement établis, pour y noter des observations. Il existe 13 points prédéterminés dans cette portion de l’estuaire maritime couverte par l’équipe. 13 points, 13 stations d’observation. Chaque station d’observation dure 10 minutes et débute lorsque Laurence immobilise le bateau pneumatique. À ce moment, Janie grimpe sur une plateforme à l’avant de l’embarcation et commence à comptabiliser les navires, kayak, cargos et zodiacs qui se trouvent dans un rayon de moins de 2000 mètres de nous. Grâce à un iPad, toutes ces informations sont comptabilisées sur le moment. Ça gagne bien du temps pour le traitement de données une fois de retour sur la terre ferme! Les conditions de vent et de vagues, entre autres, sont aussi prises en notes sur chaque station.

C’est ensuite le moment de repérer tous les mammifères marins dans ce même rayon. Tout y passe, du phoque commun jusqu’au rorqual bleu!

  • Si un grand rorqual est repéré, on arrête de noter des informations sur la station et on file tranquillement dans sa direction.
  • Si un grand souffle est plutôt aperçu lors des déplacements entre deux stations, le même principe s’applique.
  • Si aucun animal n’est aperçu, on attend que les 10 minutes s’écoulent, et on se dirige vers la station d’observation suivante. L’absence de grands rorquals est une donnée pertinente en soi!

Une fois à proximité d’un rorqual, le BpJAM s’immobilise : c’est l’heure de sortir l’appareil photo et le drone! Pendant que Laurence manœuvre le bateau pour le positionner dans un angle efficace pour la prise d’images, Janie prépare l’appareil photo et Mathieu déploie les bras du drone et ses hélices.

Le drone servira à capter des images vues de haut de l’animal, pour éventuellement évaluer sa condition physique et la présence de marques liées à des interactions humaines. Ces images serviront également à identifier les individus, mais vus du ciel! L’appareil photo sert quant à lui à immortaliser dans le temps les flancs et les nageoires des grandes baleines de passage dans le Saint-Laurent pour la saison. Ces images seront ajoutées dans le catalogue géré par le GREMM, qui permet année après année de comparer l’évolution des marques et des patrons de coloration des individus, dans l’objectif de reconstituer les histoires de ces géants des mers. Jusqu’à présent, ce catalogue regroupe les fiches d’identité de 149 rorquals à bosse, 161 rorquals communs et 110 rorquals bleus.

La collaboration à l’honneur

Il arrive parfois que l’équipe de recherche se retrouve à travailler sur les sites d’observations de croisières aux baleines, comme ce fut le cas lors de la rencontre avec H859, non loin du quai du traversier des Escoumins. Les bateaux d’excursions déjà présents avant l’arrivée du BpJAM partagent des informations sur le comportement de l’animal via le canal 8 VHF de la radio maritime. L’équipe de recherche en profite pour partager ses observations de la journée et le secteur couvert. L’équipe du BpJAM utilise le même canal de communication pour avertir les bateaux du décollage du drone. Appareil photo et drone sont alors déployés, comme précédemment, avec le rorqual à bosse H943, qui avait cette fois été rencontré plus au large, lors d’un tracé entre deux stations.

Le meilleur moyen de repérer un grand rorqual reste néanmoins la localisation du puissant souffle qu’il émet en venant respirer à la surface. Avec l’expérience, le regard aiguisé permet de facilement remarquer les volutes de condensation qui s’élèvent au-dessus de l’eau. Les spécialistes pourront même dire de quelle espèce il s’agit simplement par la forme du souffle. Et ensuite, on recommence : mission vol de drone et prise de photos de l’animal!

L’équipe n’effectue pas systématiquement les 13 stations au cours d’une journée. Les conditions météo se dégradant au cours de la journée rendent parfois les approches beaucoup plus difficiles et les vols de drone tout simplement impossibles à cause du vent et des vagues!

De retour au quai vers 15h, avec en poche des images par drone et par appareil photo de deux rorquals à bosse, nous avons pu couvrir les 2/3 du territoire des recensements avant que le vent ne se mêle de la partie!

Pour en savoir plus

Reportage terrain - 13/5/2026

Odélie Brouillette

Odélie Brouillette s’est jointe à l’équipe du GREMM comme rédactrice et naturaliste en 2022 et est chargée de projets en communication scientifique depuis 2023. Biologiste de formation, elle aime apprendre et communiquer aux autres ce qui lui tient à cœur. Fascinée depuis toujours par les milieux marins et les baleines, elle souhaite, par la sensibilisation et la vulgarisation, contribuer à leur protection.

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