Un gâteau de fête pour le sixième baleineau bleu de 2018

  • Près de la baie de Mille-Vaches, la rorqual bleu B197, surnommée Pleiades, nage aux côtés de son baleineau.© René Roy (Archives)
    Deux rorquals bleus. © René Roy (Archives)
    23 / 08 / 2018 Par René Roy - /

    Le 11 aout dernier, Dominique, une amie et collaboratrice de longue date (1984) de la Station de recherche des iles Mingan (MICS), est venue me rejoindre pour reprendre contact avec les baleines, elle qui avait dû s’en écarter depuis quelques années. Nous sommes donc sortis à partir de Rimouski pour une tournée de l’estuaire. Nous avons passé la presque totalité de cette journée sur une mer d’huile, sans le moindre grand souffle. C’est à 17h seulement, au large de Colombier, que nous entendons d’abord un fort souffle au loin. Nous nous dirigeons dans sa direction et c’est alors que j’aperçois un grand dos suivi d’un petit. Une autre paire mère-veau rorqual bleu, ce qui constitue la cinquième observation du genre pour la saison! La mère plonge et c’est à ce moment que je reconnais la sous-caudale d’une des bleues les mieux connues dans l’estuaire. Jaw-Breaker est avec son baleineau de l’année. Elles ont des séquences respiratoires aux 14 minutes, ce qui ne nous donne pas beaucoup de temps pour les observer et les photo-identifier avant de devoir rentrer au port.

    Le 16 aout, c’est avec l’étudiante au doctorat Geneviève que je patrouille à nouveau dans l’estuaire. Je décide d’entreprendre le repérage par l’ouest, dans le secteur de la baie de Mille-Vaches, du côté de la rive nord. Aussitôt arrivés au large de Longue-Rive, c’est une dizaine de grands souffles, répartis dans un petit secteur, qui nous entourent. Comme l’énonce avec humour ma coéquipière, il y a tellement de grands souffles autour de nous qu’on a l’impression d’être au milieu de chandelles de 10 mètres sur un immense gâteau d’anniversaire!

    Au total, nous documentons quinze rorquals bleus différents durant cette journée, dont deux seulement n’ont pas pu être identifiés. Parmi tous ces individus, un vieux mâle bien connu comme B093, mais surtout des femelles dont une avec son baleineau. C’est la sixième observation dans le Saint-Laurent d’une mère rorqual bleu avec son veau de l’année que nous avons la chance de voir et de pouvoir documenter facilement sur une mer très calme, une observation « stupéfiante » pour employer l’expression du spécialiste Richard Sears, étant donné que nous n’en avions pas observé dans les neuf dernières années.

    Pleiades et son baleineau. © René Roy

    Cette femelle cataloguée comme B197 est connue du MICS depuis longtemps sous le nom de Pleiades, faisant référence à son type de pigmentation. Pleiades avait aussi été observée avec un veau en 2008. C’est une femelle très régulière du secteur qui a beaucoup d’importance pour moi, puisque c’est ma sixième rencontre avec cet animal dans l’estuaire. Je l’ai observé la première fois au large de Grosses-Roches le 25 aout 2004. Quatre jours plus tard, Richard Sears était de passage au large de Rimouski sur le Sedna IV. Le bateau étant ancré dans les iles du Bic, nous avions fait une sortie avec mon embarcation en face, dans la baie de Mille-Vaches. Nous avions alors observé ensemble B197. Je l’ai ensuite revue en aout 2009, septembre 2015, septembre 2016 et le 16 aout dernier exactement au même endroit, soit au milieu de la baie de Mille-Vaches. Comme quoi Pleiades trouve son compte à cet endroit.

    Le lendemain de ces extraordinaires rencontres, soit le 17 aout, nous sortons au large de Matane pour y faire une visite, puisqu’un ami m’avait informé de la présence de quelques bleues dans ce secteur. En effet, tout juste au large de Sainte-Félicité, nous avons la chance de rencontrer deux rorquals communs et cinq rorquals bleus. Deux vieilles connaissances dans le catalogue du MICS, soit B128 et B216. Une autre observation intéressante est celle de B329 que j’avais observée au large de Pointe-des-Monts le 19 mai dernier avec son baleineau. Elle était seule le 17 lorsque je l’ai observée, sans son baleineau, tout comme B522 que j’ai rencontré le 4 aout sans son baleineau avec qui elle avait été photographiée le 28 juillet. Ces deux observations de mère seule nous portent à penser qu’à ces dates, les baleineaux sont viables et sevrés, mais ces derniers n’ont pas été revus encore.

    Bref, en trois sorties dans l’estuaire du Saint-Laurent, j’ai pu documenter plus d’une vingtaine de rorquals bleus. En tout, depuis le début de la saison, c’est une quarantaine de rorquals bleus que j’ai pu observer ici, dont quatre paires mère-veau sur les six enregistrées. Je suis d’accord avec Richard Sears pour dire qu’il serait surprenant qu’on ait manqué ces mères-veaux durant toutes ces années. L’effort de recherche dans le secteur est le même depuis plusieurs décennies. Cependant, ces observations soulèvent de nombreuses questions pour les scientifiques du domaine, ce qui m’en rend plutôt fier.

    Ont-elles de la difficulté à trouver leur nourriture ailleurs?

    Amènent-elles leur petit ici alors qu’elles allaient ailleurs dans les années précédentes?

    Est-ce qu’elles rentraient plus tard dans l’estuaire les années précédentes alors que leur veau  était déjà sevré?

    Laissons les spécialistes travailler là-dessus. Pour ma part, je continuerai de photographier les individus pour leur fournir des données.


    René Roy est un cétologue amateur, passionné de la mer et des baleines, résidant à Pointe-au-Père, dans le Bas-Saint-Laurent. Depuis plusieurs années, il entreprend des expéditions de photo-identification pour le compte de la Station de recherche des îles Mingan (MICS), principalement en Gaspésie. Il est également bénévole pour le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins.