Ma semaine à l’entrepôt de baleines… par Jasspreet Sahib

  • Les vertèbres caudales des baleines comptent parmi leurs plus petites vertèbres. Cette vertèbre caudale de rorqual commun est quand même plus grosse que mon visage. © GREMM
    07 / 01 / 2019 Par Jasspreet Sahib

    Tout a commencé lorsque ma rédactrice en chef Marie-Ève m’a demandé si j’aimerais passer une semaine avec des squelettes.

    C’est ainsi que je me suis retrouvée à l’entrepôt de squelettes du GREMM situé au Domaine des ancêtres de la Ferme 5 étoiles à Sacré-Cœur. Michel Martin, naturaliste sénior du GREMM et responsable du montage des squelettes, m’a prise sous sa nageoire et m’en a appris plus sur les os de baleines que ce que j’aurais pu imaginer : une incroyable chance!

     

    Rencontrer de véritables géants

    Quatre années d’université en biologie marine et les jours passés sur l’eau comme naturaliste m’ont appris que les baleines sont gigantesques et que leurs squelettes diffèrent d’une espèce à l’autre. Mais ce n’est que lorsque j’ai vu les os des trois spécimens du GREMM placés sur des palettes en bois que j’ai compris à quel point ces géants sont imposants. J’ai eu l’impression d’être un grain de poussière à côté des mâchoires d’un rorqual commun, d’un rorqual à bosse juvénile et d’une baleine noire de l’Atlantique Nord.

    Mâchoires inférieures d’un rorqual commun, d’une baleine noire de l’Atlantique Nord et d’un rorqual à bosse © GREMM

    Patrick Bérubé et Jasspreet Sahib devant les mâchoires inférieures d’un rorqual à bosse juvénile et d’un rorqual commun © GREMM

    J’ai aussi rencontré Patrick Bérubé, touche à tout et monteur de squelettes, qui travaille avec Michel sur ces trois baleines depuis maintenant des années. Cependant, ce n’est que récemment qu’ils ont entrepris cet énorme projet à temps plein.

    Donner une deuxième vie aux baleines

    Ma curiosité était piquée, je suis donc entrée avec hâte dans l’entrepôt où se trouve à gauche un mur d’outils et à droite des centaines d’os. J’ai pris une profonde respiration, mais à ma grande surprise, seule une odeur subtile de produits chimiques émanait des os poreux dont l’apparence rappelait celle de la porcelaine.

    « Le pire est déjà fait. Les insectes et les traitements chimiques ont nettoyé les os », m’a expliqué Michel.

    Des disques intervertébraux se trouvaient sur une table, des vertèbres soigneusement replacées se trouvaient sur une autre, et des côtes s’empilaient sur les murs. Ils appartiennent aux trois baleines qui se sont échouées sur les rives du Saint-Laurent à différents moments au cours des dernières années. Le plus vieux des trois squelettes appartient à un rorqual commun de 16 mètres et de 32 tonnes qui s’est échoué en septembre 2008. Le suivant est celui de Piper, la baleine noire de l’Atlantique Nord qui s’est échouée en 2015. Elle mesurait 13,41 mètres de long et pesait 34,6 tonnes. Le GREMM s’est impliqué dans tout le processus pour lui donner une seconde vie à son Centre d’interprétation des mammifères marins (CIMM) de Tadoussac. Le plus récent des trois squelettes est celui d’un rorqual à bosse qui s’est échoué sur les rives de la Côte-Nord, près de Godbout, en mai 2017. Elle devait être âgée entre 10 et 14 mois.

    Michel Martin pose fièrement à côté de son œuvre méticuleuse composée de vertèbres parfaitement replacées dans l’entrepôt de baleines à Sacré-Cœur. © GREMM

    Placée à côté des autres, la Balaenidae (baleine noire) a une apparence vraiment différente des Balaenopteridae, ou des rorquals (rorqual à bosse, rorqual commun, etc.). En traversant l’entrepôt, je me suis sentie toute petite et remplie d’humilité à côté des grands fanons noirs de Piper. Faites de kératine, ces lames agissent comme mécanisme de filtration pour les mysticètes. Les fanons de Piper ont de trois à quatre fois la hauteur de ceux du rorqual à bosse. Ils sont aussi comparativement plus longs, plus minces et plus droits, et Piper les utilisait pour consommer de plus petites proies que ses compatriotes d’entrepôt de la famille des rorquals.

    Les fanons noirs de Piper la baleine noire de l’Atlantique Nord mesurent plus de deux mètres de hauteur. Cette adaptation lui permettait de se nourrir efficacement de copépodes en écumant la surface. © GREMM

    De plus, les os de Piper sont plus denses et plus lourds que ceux du rorqual commun même si ce dernier est plus gros. Observer ces os m’a aidé à comprendre les différents modes de vie des espèces. Les os plus légers et aérodynamiques du rorqual commun lui permettent de se déplacer plus rapidement, une adaptation parfaite pour cette espèce qu’on surnomme le « lévrier des mers ».

    Les baleines noires de l’Atlantique Nord sont robustes et lentes comparativement aux rorquals communs et aux rorquals à bosse. Bien que Piper soit plus petite que le rorqual commun, ses os sont plus lourds et plus denses pour convenir à son mode de vie. © GREMM

    Préparer les squelettes

    Les os ont subi plusieurs années de traitements avant de passer au processus de montage. Ils ont été placés dans des bacs à la Ferme 5 étoiles — un supporteur de longue date des projets sur les squelettes du GREMM — après leurs nécropsies. Durant cette étape, de petits organismes nécrophages ont nettoyé les os avant que l’équipe du GREMM ne les plonge dans des cuves contenant une solution de peroxyde d’hydrogène pour éliminer la matière organique restante. Cela a aussi permis d’extraire l’huile grasse contenue dans les os afin d’éviter qu’elle ne s’écoule plus tard.

    Après 22 jours de nettoyage par de petits organismes nécrophages, les os du rorqual à bosse ont été plongés dans une solution de peroxyde d’hydrogène pour dissoudre la matière organique restante. Les os ont aussi blanchi durant le processus, en passant du marron à une couleur rappelant celle de la porcelaine. © GREMM

    Reconstituer les baleines

    Michel prend une lecture quotidienne de la température et de l’humidité. L’heure est venue pour nous d’enfiler nos gants et de commencer à reconstituer les baleines. À cause de l’action des produits chimiques, la « colle » organique qui lie les disques aux vertèbres a fondu. Nous avons comme travail de les réassembler : chaque disque s’emboite parfaitement dans le creux de la vertèbre associée.

    Nous avons disposé les disques de la baleine à bosse selon leur forme et leur taille sur une table, puis nous avons patiemment parcouru les piles de disques un par un. « C’est un match! », nous exclamions-nous chaque fois avec ravissement.

    Préparer les os pour les exposer demande beaucoup de travail et l’esthétisme y joue un grand rôle. À l’aide d’une brosse à soies d’acier et d’un racloir, nous nettoyons méticuleusement chacune des côtes de presque 23 kg (50 lb) de la baleine noire de l’Atlantique Nord alors que l’agent de blanchiment s’est occupé de blanchir les taches.

    De la saleté restait sur les mâchoires et des algues s’y sont établies durant la période de dormance des os. La seule façon de les nettoyer a été de faire ce que peu de personnes peuvent se vanter d’avoir déjà fait : nettoyer sous pression des os de baleine.

    Nettoyer sous pression une mandibule de baleine à bosse pour enlever les algues et la poussière accumulée afin de la préparer pour son montage n’est pas une tâche qu’on accomplit tous les jours. © GREMM

    Voir l’ensemble

    Pièce par pièce, nous avons nettoyé les squelettes pour les préparer à leur prochaine étape. Au printemps prochain, Michel et Patrick travailleront sur le rorqual commun au CIMM alors que les visiteurs pourront observer directement le processus et poser des questions à son sujet aux deux spécialistes. D’ici 2020, les trois géants de l’océan gagneront leur nouvel habitat au CIMM qui aura été agrandi, où ils continueront d’éduquer et d’inspirer les visiteurs pour des années à venir.

    Les vertèbres caudales rapetissent à mesure qu’elles se rapprochent de l’extrémité de la nageoire caudale et elles ont des trous qui font partie de l’anatomie squelettique. Ces vertèbres appartiennent à un rorqual commun qui s’est échoué sur la rive en septembre 2008. © GREMM

     


    Après avoir passé l’été avec des baleines sur la côte ouest du Canada, Jasspreet Sahib est heureuse de se joindre à l’équipe du GREMM cet automne comme stagiaire en rédaction par l’entremise du programme du Corps de conservation canadien. Elle a fait des études en biologie marine et en journalisme à l’Université Dalhousie et adore partager sa passion pour les mammifères marins et la communication scientifique avec les lecteurs de Baleines en direct.