Vers une meilleure cohabitation du trafic maritime et des bélugas dans le Saint-Laurent

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    15 / 05 / 2017 Par Béatrice Riché - / / /

    Pour permettre le rétablissement des baleines en péril du Saint-Laurent, les chercheurs, les gestionnaires et l’industrie collaborent pour développer des mesures visant à réduire les diverses menaces auxquelles les baleines font face. Mais comment s’assurer que la mise en place d’une mesure de protection n’aura pas d’effet négatif sur une autre espèce en péril ou n’amplifiera pas une autre menace? En utilisant un modèle de simulation, des chercheurs ont découvert que les mesures volontaires mises en place en 2013 dans l’estuaire du Saint-Laurent pour réduire les risques de collision entre les navires marchands et les baleines peuvent également réduire le bruit auquel sont exposés les femelles et les jeunes bélugas.

    Le Saint-Laurent est non seulement un immense garde-manger pour les baleines, c’est également une importante voie maritime reliant l’océan Atlantique aux Grands Lacs. Chaque année, plus de 7000 navires marchands transitent par l’estuaire du Saint-Laurent, auxquels s’ajoutent des centaines d’autres embarcations (bateaux d’observation des baleines, traversiers et embarcations de plaisance). Cette cohabitation entre baleines et navires entraine des risques de collision et de dérangement par le bruit.

    Si les effets négatifs des collisions sont évidents, les effets du bruit sous-marins sur les baleines sont plus difficiles à cerner et peuvent inclure, par exemple, la modification du comportement (vocal ou autre) des baleines, l’évitement de certains secteurs, des pertes d’opportunité ou une diminution de l’efficacité de l’alimentation, le masquage de la communication et la perte d’audition.

    En 2011, divers acteurs de l’industrie maritime, de la recherche et de la conservation ont former le Groupe de travail sur le transport maritime et la protection des mammifères marins dans l’estuaire du Saint-Laurent (G2T3M) afin de proposer des solutions concrètes pour réduire les risques associés au transport maritime auxquels sont exposés les mammifères marins. Cette collaboration a permis de faire adopter, depuis 2013, des mesures volontaires par les navigateurs du transport maritime. Elles incluent une zone de réduction de vitesse, une zone à éviter et la recommandation de naviguer dans le chenal nord de l’estuaire afin d’éviter les secteurs hautement fréquentés par les femelles et les jeunes bélugas le long de la rive sud.

    Quelles sont les conséquences de ces mesures volontaires sur la pollution sonore dans l’habitat essentiel du béluga du Saint-Laurent, une population peu affectée par les collisions, mais qui dépend du son pour socialiser, maintenir le contact mère-veau et localiser ses proies?

    Pour évaluer comment ces mesures de protection modifient l’environnement sonore du béluga, les chercheurs ont utilisé un modèle de simulation du mouvement des navires marchands et des bélugas et de leurs interactions dans l’estuaire du Saint-Laurent et le fiord du Saguenay (Marine Mammal and Maritime Traffic Simulator ou 3MTSim). Ils ont intégré dans ce modèle les signatures acoustiques de différents navires et des données sur la propagation du son dans le milieu. Ils ont effectué plusieurs simulations sans et avec les mesures de protection, afin de comparer le bruit cumulatif des navires auquel sont exposés les bélugas.

    Les résultats de cette étude, publiés dernièrement dans la revue scientifique Ecological Modelling, révèlent que les mesures mises en place pour réduire les risques de collision peuvent réduire le bruit auquel sont exposés les bélugas dans certaines zones de l’estuaire, notamment dans l’estuaire moyen (en amont de l’ile Rouge) principalement fréquenté par les femelles et les jeunes. C’est une bonne nouvelle, car la protection des femelles et des jeunes est une priorité pour le rétablissement de cette population en voie de disparition. Cependant, dans la zone de réduction de vitesse, les bélugas sont exposés à plus de bruit qu’auparavant. Pourquoi? Parce qu’un navire qui se déplace plus lentement, bien qu’il émette un son instantané plus faible, produit du bruit durant une plus longue période (puisque ça lui prend plus de temps pour parcourir une distance donnée). Le ralentissement des navires marchands peut donc diminuer les risques de collision, mais augmenter la quantité totale d’énergie acoustique émise dans l’environnement.

    Pour mettre en place les meilleures mesures de protection possible, permettant de réduire à la fois les risques de collision et le dérangement par le bruit, les chercheurs auront besoin d’en savoir plus sur les seuils acoustiques au-dessus desquels des effets négatifs sont observés. Ce seuil varie probablement en fonction de l’espèce, de l’âge de l’individu et de la fréquence des sons émis.

    Selon Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM et coauteur de l’étude, cette étude démontre l’utilité de modèles de simulation pour tester les effets de différentes mesures de protection dans le Saint-Laurent. De tels modèles devront aussi être utilisés pour évaluer les effets de différents projets de développement dans le Saint-Laurent sur les risques de collision et le dérangement des baleines, afin d’assurer un développement et une cohabitation durables.

     

    Source:

    Chion, C., Lagrois, D., Dupras, J., Turgeon, S., McQuinn, I.H., Michaud, R., Ménard, N. et Parrott, L. 2017. Underwater acoustic impacts of shipping management measures: Results from a social-ecological model of boat and whale movements in the St. Lawrence River Estuary (Canada). Ecological Modelling, doi: 10.1016/j.ecolmodel.2017.03.014

     

    Pour en savoir plus:

    Le Groupe de travail sur le transport maritime et la protection des mammifères marins

    Des mesures pour réduire les collisions entre navires et baleines dans l’estuaire du Saint-Laurent (2013)

     


    Béatrice Riché est rédactrice pour le GREMM depuis 2016. Elle détient une maitrise (M. Sc.) en environnement et elle a travaillé plusieurs années à l’étranger sur la conservation des ressources naturelles, les espèces en péril et les changements climatiques. Habitant sur les rives du Saint-Laurent, qu’elle arpente tous les jours, elle écrit des histoires de baleines, inspirée par tout ce qui se passe ici et ailleurs.