#SMM2017 Jour 5: le cri du coeur

  • La 22e Conférence biennale sur la biologie des mammifères marins s'est tenue à Halifax, Nouvelle-Écosse. © Society for Marine Mammology
    30 / 10 / 2017 Par Marie-Ève Muller

    Ça y est, le marathon de présentations est terminé! La 22e Conférence biennale sur la biologie des mammifères marins, qui se tenait à Halifax du 23 au 27 octobre, aura couvert un vaste éventail de sujets portant sur une multitude d’espèces, de la loutre de mer au rorqual bleu.

    Cinq jours de conférences, c’est costaud. Heureusement, les présentateurs et les présentatrices, pour la plupart des biologistes, mais aussi des vétérinaires, des géographes, des ingénieurs, des communicateurs et communicatrices scientifiques avaient un sens de l’humour à tout casser. Des titres de conférences humoristiques (du genre Two note samba: Clustering and classification of North Pacific fin whale (Balaenoptera physalus) notes and songs, de Frederick Archer ou encore Staying alive: Evaluating long-term success of small cetacean interventions in southwest Florida, de Katherine McHugh, dont la présentation visuelle reprenait la thématique disco des Bee Gees). Des diapositives hilarantes. Des commentaires pince-sans-rire. Je ne m’attendais pas à rire autant dans une conférence scientifique.

    Wiebke Finkler a présenté cette caricature d’Einstein pour illustrer que la science peut être «sexy» et se rendre plus facilement au grand public.

    De cette semaine de conférence, je retiens surtout le cri du cœur de tellement de chercheurs et chercheuses envers leur espèce de prédilection : les baleines noires de l’Atlantique Nord, les vaquitas, les dauphins à bosse, les cétacés d’eau douce, les rorquals communs… La survie des espèces ne sera pas facile : elle demande une implication locale et internationale à la fois, plusieurs compromis, des efforts de réinvention de la part d’industries (pêcheries, maritime, énergétique, touristique, etc.), et surtout, elle demande d’agir vite.

    Mais ce que je garderai en mémoire, surtout, c’est la vitalité du domaine de la biologie marine. La créativité des questions de recherche, la débrouillardise dans les moyens m’a impressionnée. Les mammifères marins sont vraiment entre bonnes mains avec cette science foisonnante.

    Qu’ont retenu mes collègues du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM)? Je leur laisse la parole.

    Les coups de cœur de l’équipe du GREMM

    Robert Michaud, directeur scientifique: La présentation de Per J.Palsbøll m’a particulièrement intéressé. Quelques décennies après l’arrêt de la chasse, nous voyons enfin les populations de rorquals à bosse se rétablir un peu partout dans les océans de la planète. Certaines populations pourraient à nouveau être menacées d’extinction, mais cette fois par d’autres populations de la même espèce.

    Per Palsbøl a expliqué que l’émigration de rorquals à bosse des Caraïbes, qui se remettent de la chasse plus rapidement que la population du Cape-Vert au large de l’Afrique de l’Ouest, dilue progressivement le bassin génétique de cette population… Plus de 50 ans après l’arrêt de la chasse, ses effets se font toujours sentir sur la population de rorquals à bosse du Cap-Vert et nous pourrions être témoins de leur disparition génétique.

    Vaquita © Frédérique Lucas (Source: www.vivavaquita.org)

    Josiane Cabana, coordonnatrice du centre d’appels d’Urgences Mammifères Marins : C’était une semaine où la prise de conscience sur l’urgence d’agir est en avant-plan. La situation du vaquita, même si j’en avais eu vent, m’a réellement frappée. C’est en discutant avec le Dr. Thomas A. Jefferson, principal chercheur de cette espèce furtive, que j’ai réalisé l’ampleur de la situation. Lorsqu’il a été découvert il y a une cinquantaine d’années, le vaquita était alors déjà considéré comme menacé. Il y a 15 ans, on en dénombrait environ 600. Aujourd’hui, il n’en resterait que 19. Cette baleine, la plus menacée du globe, décline à cause des prises accidentelles dans les engins de pêche illégaux à l’extrême nord du golfe de Californie au Mexique.

    «N’attendez pas plus longtemps avant d’agir pour les bélugas! Nous n’avons pas des décennies devant nous, il faut agir avant qu’il soit trop tard » : c’est le sage conseil que le Dr Jefferson nous a donné. Même son de cloche du côté de Randall Reeves, un pionnier de la science sur les mammifères marins, qui a clos la biennale avec un portrait déprimant des espèces sur le point de disparaitre. Cette phrase résume sans aucun doute la semaine : « It’s time to act ».

    Michel Moisan, technicien chef : La baleine noire a été au cœur des présentations de la semaine. J’ai particulièrement apprécié l’approche de Katherine Gavrilchuk dans sa présentation «Predicting suitable foraging habitat for North Atlantic right whales in eastern Canada using a bioenergetics approach», qui était portée sur l’avenir. Son étude en cours prend en compte les relevés de copépodes, leur proie de prédilection, pour mieux comprendre le mouvement de ces baleines. Les agrégations de copépodes seront aussi croisées avec le trafic maritime et les cartes des pêcheries, pour réussir à cibler les zones les plus sensibles pour la conservation. On devrait ainsi réussir à mieux prévoir où seront les baleines et comment mieux les protéger.

    Timothée Perrero, assistant de recherche sénior : L’organisation sociale est un paramètre structurant au sein de plusieurs espèces de baleines, particulièrement chez les baleines à dents comme l’épaulard, le cachalot ou le béluga. Chez les baleines à fanons, elle est moins connue. Christian Ramp, de la Station de recherche des iles Mingan, s’est intéressé aux rorquals communs, qu’on sait pouvoir se regrouper pour collaborer à des stratégies d’alimentation.

    En tissant les réseaux sociaux des différents groupes de rorquals communs rencontrés entre 2004 et 2010 dans le Saint-Laurent, il s’est aperçu qu’il y avait un fort biais d’association envers les mâles qui, selon lui, pourrait être attribuable à une compétition des mâles pour les femelles, et ce, dans un contexte de prélude à la reproduction. Par ailleurs, leurs analyses montraient que les femelles présentes au sein de ces groupes de mâles étaient souvent des femelles avec un fort succès reproducteur. Toutes ces informations sont extraites de l’histoire de vie de ces animaux obtenue par la photo-identification et les biopsies. Les rorquals communs ne sont peut-être pas si solitaires que ça, finalement!

    Le rorqual à bosse animé. © Michael Noad

    Marie-Hélène D’Arcy, assistante de recherche sénior : Michael Noad, l’un des principaux chercheurs qui travaille dans le monde acoustique des rorquals à bosse de la côte est de l’Australie, nous a livré une conférence dynamique et plutôt humoristique, intitulée «To sing or not to sing ? That is the (proximate) question». Il a utilisé des petits croquis de baleines afin de nous présenter comment les rorquals à bosse mâles choisissent de chanter ou de ne pas chanter.

    Les analyses de l’étude de Noad et de son équipe ont révélé que s’il y avait un autre mâle dans un rayon de 5 kilomètres, le mâle qui veut courtiser la femelle ne chantera pas. Celui-ci préfère s’abstenir, afin d’éviter que l’autre mâle s’aventure près de la femelle et ainsi, empêche des affrontements et des combats inutiles.

    Mélissa Tremblay, assistante de recherche sénior : Ce qui m’a le plus intéressée cette semaine, ce sont les découvertes dans le domaine de «l’écologie comportementale», surtout en ce qui concerne les petits mammifères marins comme les dauphins. Kristen Laccetti présentait un «poster» nommé Interspecies tactile behavor betweem Atlantic bottlenose dolphins (tursiops truncatus) and Atlantic spotted dolphins (Stenella frotnalis) in Bimini, The Bahamas. Dans cette étude, les chercheurs ont pu observer que deux espèces de dauphins s’associent pour s’aider à trouver de la nourriture ou à se protéger des prédateurs. Plusieurs recherches ont bien démontré que des individus d’une même population de dauphins vont utiliser le frottement des nageoires pectorales pour s’identifier, pour enlever les peaux mortes ou tout simplement pour générer des sensations agréables. Ce qui m’a surtout surprise, c’est que cette étude a mis de l’avant les interactions entre deux espèces de dauphins différentes et qu’ils ont pu démontrer que les individus de ces deux espèces, lors d’associations, vont aussi utiliser les nageoires pectorales pour se dire «bonjour» et se reconnaitre.

    Une partie de l’équipe du GREMM, à Halifax. De gauche à droite, Marie-Hélène D’Arcy, Timothée Perrero, Marie-Ève Muller, Mélissa Tremblay, Josiane Cabana et Alexandre Graveline-Bernier.

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