Semaine du Saint-Laurent: le rorqual bleu

  • Le rorqual bleu, gracieux malgré ses 100 tonnes © Jean Lemire (archive)
    Le rorqual bleu, gracieux malgré ses 100 tonnes © Jean Lemire (archive)
    08 / 06 / 2017 Par Josiane Cabana -

    Dans le cadre de la semaine du Saint-Laurent, Baleines en direct vous offre un portrait d’espèce personnel à chaque auteur. Un souvenir, des photos, une citation, un récit. Chaque rencontre avec les baleines marque. Aujourd’hui, Josiane Cabana raconte son premier contact avec la baleine bleue.

    Rencontre avec la grande bleue

    Dans les discussions entre passionnés de baleines, la question vient inévitablement sur la table : «quelle est ta baleine préférée?» Je tergiverse toujours entre la baleine noire, cette espèce menacée qui vogue dans les eaux sombres et qui semble trainer son lourd passé, la baleine boréale d’une beauté inouïe avec son menton blanc crème comme peint à la main mais que je ne verrai que dans les livres — elle vit au pôle Nord — et le géant des mers, cette grande bleue plus grande que nature qui glisse silencieusement sous la surface, gracieuse malgré ses 100 tonnes. Chaque fois, après quelques secondes de réflexion, mon cœur balance et je confirme : la bleue!

    J’ai fait la rencontre de la majestueuse baleine bleue il y a près de 20 ans, au large de Portneuf-sur-Mer, au cœur de l’estuaire du Saint-Laurent. Notre capitaine était visiblement un homme d’expérience, passionné par la mer, la navigation et « ses » baleines bleues. Nous savions l’heure du départ en mer, mais pas l’heure du retour. Je me sentais comme une enfant la veille de Noël; campée sur le banc du minuscule bateau, tous mes sens étaient prêts à capter chaque signe de vie que le Saint-Laurent pouvait nous offrir. À la sortie de la rivière Portneuf, les phoques sautaient comme de saumons, déjà, je n’en croyais pas mes yeux! Puis les souffles ont commencé à se dresser devant nous, à droite, devant, à gauche… Un « all you can eat » de grands rorquals! « On va commencer par aller observer les trois grands rorquals à l’ouest, on dirait qu’il y en a un qui montre la queue, puis on ira voir les deux bleues un peu plus bas, on dirait un couple formé pour l’hiver… et finalement, on descendra pour attraper les cinq-six souffles que j’ai vus, ça va? » C’était évidemment plus que ce qui était permis d’espérer.

    Un rorqual bleu perce la surface de l'eau, son évent musclé et son souffle puissant sont bien visibles © GREMM

    Un rorqual bleu perce la surface de l’eau, son évent musclé et son souffle puissant sont bien visibles © GREMM

    Après une heure de navigation, gorgés d’espoir, nous nous trouvions littéralement au cœur de leur habitat, nous petits humains flottants, à les regarder vivre, évoluer, arquer le dos, percer la surface avec leur peau chamarrée, leur tête plus grande que notre bateau et leur puissant évent s’ouvrant pour souffler leur air tel un coup de canon après une plongée de 20 minutes, et même ouvrir leur mâchoire au ciel pour engouffrer leur nourriture, révélant leurs fanons noir charbonneux… Parfois, le silence omniprésent n’était troublé que par le «flacottement» de l’eau sur la coque du zodiaque, en attente que ces géants refassent surface et continuent de nager ça et là.

    Ce sont ces instants en mer que j’aime encore par-dessus tout aujourd’hui; ce moment où l’on scrute l’horizon à la recherche d’un mouvement d’eau, d’une colonne blanchâtre au loin qui trahirait le retour de la baleine à des kilomètres au large, ce moment où l’excitation se mêle à une sorte de crainte injustifiée avec la fameuse question en tête « mais où sortira-t-elle? ». Être si grosse, et si discrète en même temps, comment est-ce possible! Puis au bout de plusieurs minutes sans signe de vie, notre patient capitaine laisse tomber : « eh bien, il semble que les grandes bleues se sont dissoutes! Ne cherchez plus pourquoi la mer a cette couleur! ». Le chemin de retour s’est amorcé au coucher du soleil, donnant une teinte ocre aux eaux de l’estuaire. Peu à peu, la lueur du plancton luminescent a rejoint le plus beau ciel étoilé que j’ai connu, et je suis restée sans mot devant tant de grandes beautés.

    Pour lire les textes précédents: Semaine du Saint-Laurent.


    Josiane Cabana est directrice du Centre d’appels du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins. Entre les cas de mammifères marins morts ou en difficulté auxquels elle répond, elle aime prendre le temps de sensibiliser les riverains aux menaces qui pèsent sur ces animaux. Biologiste de formation, elle s’implique au sein du GREMM depuis plus de 15 ans, toujours avec la même passion!