La réalisation du film Pour la suite du monde désignée évènement historique

  • La pêche à la fascine, image tirée du film «Pour la suite du monde».
    20 / 06 / 2017 Par Béatrice Riché

    La réalisation du film Pour la suite du monde (1962) par Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière a été désignée «évènement historique» par le gouvernement du Québec ce mois-ci. Œuvre emblématique du cinéma direct à l’échelle mondiale, ce film présente un pan important de l’histoire du Saint-Laurent, de la vie des habitants de L’Isle-aux-Coudres et de notre relation avec une espèce qu’on appelait alors le «marsouin blanc», c’est-à-dire le béluga du Saint-Laurent.

    Dans ce documentaire, la parole est donnée aux habitants de L’Isle-aux-Coudres, nous permettant de découvrir, dans une langue française riche et imagée, leur mode de vie, leurs coutumes, leur savoir-faire et, plus particulièrement, une pratique abandonnée dans les années 1940: la traditionnelle chasse aux bélugas.

    À partir du 18e siècle, la pêche aux bélugas (le débat n’était pas encore clôt quant à savoir si les cétacés étaient des mammifères ou des poissons) était pratiquée dans plusieurs villages et régions de l’estuaire du Saint-Laurent, dont à L’Isle-aux-Coudres, Baie-Saint-Paul, Kamouraska, Rivière-Ouelle et Rivière-du-Loup. On capturait les bélugas dans des fascines constituées de milliers de perches disposées en forme de B avec une ouverture au centre. Les bélugas y entraient à marée haute et restaient captifs à marée basse, parfois par centaines. On tirait de cette pêche un cuir exceptionnel pour la confection de bottes et de lacets, ainsi qu’une huile pour la lubrification de fusils et de machines. Comptant plus de 10 000 individus au début du 20e siècle, la population des bélugas du Saint-Laurent s’est mise à décliner lorsque la chasse s’est intensifiée dans les années 1920. Le béluga était alors considéré comme une nuisance pour la pêche commerciale, car on croyait qu’il dévorait les stocks de morue et de saumon. Dans les années 1930, le béluga a même fait l’objet d’un programme d’extermination — bombardement, primes et récompenses — par le gouvernement du Québec. Le programme s’est arrêté dans les années 1940, quand les premières études sur le béluga du Saint-Laurent ont démontré qu’il ne se nourrissait pas d’espèces d’intérêt commercial, mais plutôt de capelans, de poula­mons et d’invertébrés.

    Michel Brault et Pierre Perrault utilise une caméra à bobine pendant que des hommes plantent de longues tiges de bois dans l'eau.

    Michel Brault (à gauche) et Pierre Perrault, lors du tournage de Pour la suite du monde  © , Office national du film du Canada, 1962. Tous droits réservés.

    En 1962, des habitants de L’Isle-aux-Coudres ressuscitent la traditionnelle pêche aux bélugas le temps d’une saison, grâce au savoir-faire des anciens, pour sauvegarder la mémoire de cette tradition. Les insulaires ne captureront qu’un seul béluga, qui sera envoyé à l’aquarium de New York. Malgré ce maigre butin, personne ne soupçonne encore que le béluga du Saint-Laurent est en voie de disparition.

    Cette aventure est immortalisée par les cinéastes, qui font usage de techniques cinématographiques innovantes: caméra à l’épaule, éclairage naturel, son synchrone et rapport renouvelé au sujet filmé. Selon le ministère de la Culture et des Communications du Québec, «la réalisation de ce film constitue un moment charnière dans l’histoire du documentaire québécois et dans l’émergence d’un cinéma national au Québec» et ce documentaire «continue d’influencer de nombreux artisans». Pour la suite du monde mérite donc le statut d’«évènement historique» grâce à son caractère fondateur.

    En plus du rôle que ce film a joué dans le développement du cinéma québécois, ce documentaire a également braqué les projecteurs sur le béluga du Saint-Laurent, contribuant à faire connaitre cette espèce au Canada et à l’échelle internationale. Pour la suite du monde est en effet le premier long métrage québécois et canadien présenté en compétition officielle au Festival de Cannes en 1963. Il est également présenté cette même année au Festival international du film de Montréal et il remporte le prix du Meilleur film de l’année au Palmarès du film canadien en 1964.

    Avant et depuis la production de ce documentaire, notre relation avec le béluga du Saint-Laurent a bien changé, ainsi que notre perception de la chasse et de la captivité des cétacés. « Notre histoire avec les bélugas est parsemée d’ombres et de lumières », mentionne Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, « et ce documentaire l’illustre bien. » Considérées comme des produits de la pêche pendant plusieurs siècles, ensuite comme une population à détruire, puis comme une population à protéger, ces baleines blanches symbolisent maintenant, pour plusieurs, la lutte pour la protection du Saint-Laurent. Car malgré l’arrêt de la chasse en 1979, cette population est de nouveau en déclin depuis le début des années 2000 et fait face à de nouvelles menaces d’origine anthropique, tels les changements climatiques, l’exposition à divers polluants et le trafic maritime. Pour une suite du monde où les bélugas seront présents, le travail est loin d’être terminé.

    Il est possible de visionner Pour la suite du monde sur le site de l’Office national du film (ONF) du Canada.

    Sources

    Réalisation du film documentaire Pour la suite du monde (Culture et Communications Québec)

    Œuvre fondatrice du cinéma québécois, Pour la suite du monde désignée « événement historique » (Radio-Canada, 07/06/2017)

    Pour la suite du monde consacré « événement historique » (Radio-Canada, 07/06/2017)

    Pour en savoir plus

    Bélugas en aquarium: une brève histoire

    La chasse à la baleine dans le Saint-Laurent

    Le béluga du Saint-Laurent (fiche signalétique)

     


    Béatrice Riché est rédactrice pour le GREMM depuis 2016. Elle détient une maitrise (M. Sc.) en environnement et elle a travaillé plusieurs années à l’étranger sur la conservation des ressources naturelles, les espèces en péril et les changements climatiques. Habitant sur les rives du Saint-Laurent, qu’elle arpente tous les jours, elle écrit des histoires de baleines, inspirée par tout ce qui se passe ici et ailleurs.