Le krill influence-t-il la dispersion des rorquals communs?

ImgSize9918-300x199

  • Krill
  • Crédit photo : © Pêches et Océans Canada

L’estuaire maritime du Saint-Laurent est un important piège à plancton. On y retrouve en quantité importante le krill, une proie pour plusieurs espèces de baleines à fanons, dont le rorqual commun. Existe-t-il une relation entre l’abondance de krill et la dispersion des rorquals communs?

Pour percer le miroir

Chaque année depuis 1994, une équipe de Pêches et Océans Canada effectue une mission océanographique afin d’évaluer l’abondance et la biomasse du krill dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent. Quarante-huit stations réparties sur huit sections localisées entre Les Escoumins (dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent) et Sept-Îles (le nord-ouest du golfe) sont échantillonnées à chaque année. Les chercheurs récoltent le zooplancton à l’aide d’un Bioness , un appareil muni de neufs filets à plancton. Le travail de laboratoire permet d’identifier les espèces et d’évaluer leur abondance et leur biomasse respective. Parallèlement, la présence de baleines dans l’estuaire est relevée systématiquement depuis 1985 à partir des bateaux d’excursions en mer dans le cadre d’un projet visant à documenter les activités d’observation en mer. La position, l’espèce et le nombre d’animaux sont notés à toutes les 10 minutes dans un rayon de 2000 mètres.

En bref

Les données recueillies sur l’abondance de krill combinées aux données de dispersion des rorquals communs démontrent que plus le krill est abondant, plus les rorquals communs sont dispersés. Le krill étant relativement facile à chasser (se déplace au gré des courants), les rorquals communs n’auraient pas à se regrouper pour optimiser l’efficacité de chasse. À l’inverse, moins le krill est abondant, plus les rorquals communs sont regroupés . Il n’était pas rare, en effet, d’observer des groupes d’une dizaine de rorquals communs au cours des années de faible abondance de krill comme en 1996 et en 1998. Dans ces années de faible abondance de krill, les rorquals communs se rabattent probablement sur une autre proie : le capelan. Meilleur nageur que le krill, le capelan est plus difficile à chasser. Les rorquals communs auraient donc avantage à chasser en groupe pour augmenter leur chance d’obtenir un bon repas.

Du nouveau

Bien que ce modèle ait tenu pour plusieurs années, il ne permet pas d’expliquer ce qui se passe depuis 2002 : krill peu abondant et rorquals communs très dispersés. Il est possible qu’il y ait aussi eu moins de capelan dans ces années. Ces conditions auraient rendu l’estuaire un buffet moins intéressant pour les rorquals communs qui seraient donc venus en moins grand nombre. Pour vérifier cette hypothèse alternative, une chercheuse de l’Institut Maurice Lamontagne étudie la diète des rorquals communs en examinant les biopsies prélevées chaque été sur les rorquals communs.

Un projet de

Robert Michaud et Janie Giard et Michel Harvey, Véronique Lesage et Jean-François St-Pierre, Institut Maurice-Lamontagne/Pêches et Océans Canada

Partenaires

Pêches et Océans Canada, Parc marin du Saguenay—Saint-Laurent et Croisières AML


En savoir plus

Les changements en abondance, en composition et en distribution du macrozooplancton dans l’estuaire du Saint-Laurent

L’abondance, la composition et la distribution du macrozooplancton dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent sont suivies de près depuis 1994 par Michel Harvey et son équipe. Un plus vaste programme de Pêches et Océans Canada, le programme de monitorage de la zone Atlantique (PMZA), mis sur pied en 1998, vise à collecter et à analyser l’information biologique, chimique et physique sur un territoire plus étendu incluant l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, les Maritimes et Terre-Neuve. Bien que ce programme n’ait été mis sur pied qu’en 1998, il peut compter sur des données qui sont compilées depuis le milieu du XXesiècle.

Selon les échantillons relevés par l’équipe de Michel Harvey et selon leurs estimations, la quantité de macrozooplancton dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent est passée de 32 tonnes/km2 en 1994 à 10 tonnes/km2 en 2002, ce qui représente une diminution de 70% en 10 ans. Si le krill, dont les deux espèces les plus abondantes sont Meganyctiphanes novergica et Thysanoessa raschii, constituait 80% du macrozooplancton en 1994, il ne représente plus que 40% en 2003. Les chercheurs se questionnent sur les causes de cette diminution dans la quantité du macrozooplancton et des changements dans la composition du macrozooplancton dans l’estuaire maritime. Les changements dans la circulation des masses d’eau et dans les propriétés de la couche intermédiaire froide (CIF) de l’estuaire et du golfe (elle est plus épaisse et plus froide depuis le milieu des années 1980) seraient-ils en cause? Quoi qu’il en soit, cette diminution de la proportion de krill dans le macrozooplancton a aussi été mesurée dans le sud du golfe du Saint-Laurent depuis 1987, ce qui indique qu’il s’agit d’un événement répandu.

Autre changement majeur, une nouvelle espèce a fait son apparition dans le macrozooplancton du Saint-Laurent depuis le début des années 1990. Et elle ne passe pas inaperçue : entre 1994 et 2003 elle représente entre 2% et 45% de la biomasse du macrozooplancton selon les années. Cette espèce est un amphipode des eaux froides de l’Arctique du nom de Themisto libellula, ou T. libellula pour les intimes. Avant le milieu des années 1980, T. libellula était virtuellement absent des eaux de l’estuaire maritime et du golfe du Saint-Laurent. Depuis le début des années 1990, son abondance dans l’estuaire et le golfe est proportionnelle à la quantité d’eau froide du plateau du Labrador qui pénètre dans le golfe du Saint-Laurent pendant l’hiver : plus il y a d’eau froide du Labrador qui pénètre dans le golfe, plus il y a de T. libellula l’été suivant. Ceci ne signifie pas que les eaux de Labrador ne pénétraient pas dans le Saint-Laurent avant le milieu des années 1980, au contraire plusieurs études montrent l’inverse. Par contre, il est possible que ces eaux ne remontaient pas aussi haut qu’actuellement dans l’estuaire maritime. Il est possible aussi qu’il y ait eu un changement dans la circulation des eaux dans la mer du Labrador qui aurait eu pour effet d’augmenter la présence de T. libellula dans ses eaux. Le mystère reste entier.

Est-ce que cette diminution de krill mesurée dans l’estuaire aura un impact à long terme sur l’abondance et la distribution des baleines dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent? T. libellula pourrait-il être une proie alternative pour les baleines à fanons? Ce sont des questions que les chercheurs se posent encore et auxquelles ils espèrent pouvoir répondre dans les années à venir.


Références bibliographiques

GIARD, J. R. MICHAUD, M. HARVEY, AND J.A. RUNGE. (2001) Fin whales tune their dispersion and grouping pattern on krill standing stock biomass. European Cetacean Society, 15th annual conference, Rome, 6-10 may 2001.

Ministère des Pêches et Océans du Canada 2002. État de l’océan en 2001 : Les conditions chimiques et biologiques dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Rapport du MPO sur l’état des stocks G4-03 (2002).

M. HARVEY, J.F. ST-PIERRE, PIERRE JOLY AND G. MORRIER (2002) Oceanographic conditions in the Estuary and the Gulf of St. Lawrence during (2001). Rapport du MPO sur l’état des stocks 2001/117, 19 p.

Ministère des Pêches et Océans du Canada. 2001. Les conditions océanographiques dans le golfe du Saint-Laurent au cours de l’an 2000. Rapport du MPO sur l’état des stocks G4-01 (2001).

HARVEY, M., R. MICHAUD, J.A. RUNGE, J.F. SAINT-PIERRE, P. JOLY. 2001. Interannual variability of the krill standing stock biomass in the Lower St. Lawrence Estuary: impact on fin whales dispersion. American Society of Limnology and Oceanography, 2001 Aquatic Sciences meeting, 12-16 February 2001, Albuquerque, New Mexico, USA.

 

Dernière mise à jour: 2005