Sommes-nous trop bruyants?

Les bélugas dépendent en grande partie de leur ouïe pour communiquer, s’orienter et chasser. De plus en plus, leur habitat est envahi par le bruit, tellement que l’on parle de pollution sonore. Mais qu’en est-il vraiment? Les bruits auxquels les bélugas du Saint-Laurent sont exposés risquent-ils d’endommager leurs oreilles?

Pour percer le miroir

À l’aide d’hydrophones et de projecteur de sons, les scientifiques caractérisent les niveaux de bruits et mesurent la propagation des sons dans différents habitats du béluga du Saint-Laurent. De plus, des suivis télémétriques individuels réalisés depuis 2000 et des suivis de troupeaux réalisés depuis 1986 permettront de déterminer le temps que passent les bélugas en présence de bruits forts.

En bref

Les premiers résultats ont montré qu’il existe des risques de dommages permanents aux oreilles pour les bélugas dans certains habitats et à certaines heures de la journée. Pour pousser l’analyse plus loin, l’enregistrement des sons permettra de dresser des cartes de l’environnement sonore des bélugas, à la fois dans l’espace et le temps. Les données de suivis des bélugas permettront de les faire « nager » dans ces cartes sonores et d’évaluer plus précisément les risques encourus par leur exposition au bruit.


Un projet de :

Peter Scheifele, University of Connecticut, Robert Michaud, INESL et GREMM, Pierre Béland, INESL, Véronique Lesage, François Saucier et Ian McQuinn de l’Institut Maurice-Lamontagne, Pêches et Océans Canada, et James Theriault du ministère de la Défense nationale à Halifax.

Partenaires :

Fonds mondial pour la nature Canada, Canadian Humane Society, Croisières AML et le Parc marin du Saguenay—Saint-Laurent.


En savoir plus

Silence, on ne s’entend plus!

par Peter M. Scheifele, University of Connecticut

Tiré du document Résumés des projets de recherche scientifique produit par le parc marin du Saguenay—Saint-Laurent et WWF-Canada, 1998

Le béluga voit avec ses oreilles, d’où l’importance pour cet animal de posséder une bonne ouïe. Or, à certains endroits dans le Saint-Laurent, le bruit des moteurs de bateaux est parfois si intense que des êtres humains exposés au même bruit seraient obligés de porter un équipement de sécurité. Contrairement au problème de pollution chimique, on ne fait que commencer à se demander si la pollution sonore ne serait pas également en train de nuire aux animaux aquatiques. Il est difficile d’évaluer avec certitude les effets de l’environnement sonore dans lequel les bélugas vivent sur leur ouïe. Mais si le bruit des bateaux est en train de les rendre partiellement sourds, cela pourrait affecter leur habileté à s’orienter, à communiquer et à éviter… les bateaux.

Somme-nous-bruyant-p83-fraLes niveaux de bruit ont été enregistrés à trois endroits différents : l’embouchure du Saguenay, la tête du chenal Laurentien et au large de la batture aux Alouettes. Entre 1995 et 1997 inclusivement, 3 600 échantillons d’enregistrements sonores ont été recueillis pendant la saison estivale. Les niveaux de bruit ont été enregistrés à diverses heures de la journée, ainsi qu’à quatre fréquences différentes, soit 500, 1 000, 10 000 et 40 000 hertz (Hz). Les fréquences de 500 et 1 000 Hz ont été sélectionnées parce que le bruit des moteurs de bateaux se concentre dans cette bande de fréquences. Les fréquences de 10 000 et 40 000 Hz ont été ajoutées parce qu’elles sont utilisées par les bélugas pour communiquer entre eux et pour faire de l’écholocation. Qui plus est, 40 000 Hz est leur fréquence de meilleure écoute. À cette fréquence, le seuil auditif (l’intensité minimale à laquelle le béluga perçoit le son) n’est que de 40 décibels (dB).

La tête du chenal, plus bruyant qu’une rue passante

Dans plus de 90 p. 100 des cas, les bélugas étaient à moins de 750 mètres de la source de bruit. Les sons de basses fréquences (500 et 1 000 Hz) se sont avérés être les plus forts. Ils ont atteint une moyenne de 150 dB. À ces moments-là, les bélugas se trouvaient exposées à un niveau de bruit plus fort que celui d’une rue passante mais pas tout à fait aussi fort que celui d’un marteau-piqueur en action. Aux basses et moyennes fréquences, la tête du chenal Laurentien était l’endroit le plus bruyant suivi par l’embouchure du Saguenay et le site au large de la batture aux Alouettes. Mais pour des raisons qu’on ignore, à 40 000 Hz, c’est le Saguenay qui était le plus bruyant. Toutefois, cela ne change rien au fait que, dans l’ensemble, les niveaux de bruit dans les moyennes et hautes fréquences étaient plus faibles que dans les basses fréquences. C’était à prévoir étant donné que les sons de hautes fréquences sont rapidement atténués, contrairement aux sons de basses fréquences qui eux voyagent sur de longues distances.

Somme-nous-bruyant-p82-fraQuel était l’effet de ces niveaux de bruit sur le système auditif des bélugas? Difficile à dire. On connaît le seuil auditif de cet animal à différentes fréquences parce que des bélugas ont été entraînés à réagir de façon prédéterminée chaque fois qu’ils entendaient un son. Mais on ignore l’intensité à laquelle l’oreille de ce mammifère marin commence à être endommagée. Ce genre de données est cependant disponible pour l’humain. Aux États-Unis, la limite autorisée par la Occupational Safety and Health Administration est de 90 dB pour une exposition de 8 heures. En supposant que l’oreille du béluga fonctionne aussi bien que l’oreille humaine, on a estimé la probabilité d’une perte d’audition chez le béluga.

De l’oreille humaine à celle du béluga

Pour des raisons pratiques, on utilise en acoustique un point zéro différent selon que le son voyage dans l’eau ou dans l’air (on doit soustraire 62 dB aux sons mesurés dans l’eau), et selon qu’il s’agisse d’un béluga ou d’une personne. Par conséquent, la norme de 90 dB a été convertie en son entendu par le béluga. La valeur obtenue pour chacune des quatre fréquences a été comparée aux niveau de bruits enregistrés dans l’habitat du béluga. La probabilité que l’oreille du béluga soient endommagée par les sons de 1 000 Hz varie entre 0 et 33 p. 100 selon l’endroit et le moment de la journée, la valeur la plus élevée appartenant à la tête du chenal à 1 heure de l’après-midi, ce qui correspond au pic de présence des bateaux sur les sites d’observation. La probabilité est cependant nulle pour les trois autres fréquences, peu importent l’endroit et le moment de la journée.

Les bruits d’origine humaine sont généralement de basses fréquences. Or, les bélugas utilisent les hautes fréquences. En apparence, les deux n’entrent pas en conflit, mais ce serait sans compter sur le fait qu’un son de basse fréquence masque facilement les sons de fréquence plus élevées. Cet effet de masque pourrait nuire à l’écholocation et à la communication entre les bélugas.

L’ouïe est une composante vitale du système de sonar qu’utilisent ces baleines. Les sons d’origine humaine auxquels ils sont exposés pourraient non seulement interférer avec leur perception des sons, mais également endommager leur système auditif. L’examen des oreilles des bélugas échoués devraient permettre d’éclaircir cette question.


Références bibliographiques

Faucher, A. 1988. The vocal repertoire of the St. Lawrence Estuary population of beluga whale (Delphinapterus leucas) and its behavioral, social and environmental contexts. M.Sc. thesis, Dalhousie University, Halifax.

Lesage, V., C. Barrette, M. C. S. Kingsley et B. Sjare. 1999. The effect of vessel noise on the vocal behavior of belugas in the St. Lawrence river estuary, Canada. Marine Mammal Science 15 (1): 65-84.

Turl, C. W., R. H. Penner et W. W. L. Au. 1987. Comparison of target detection capabilities of the beluga and bottlenose dolphin. The Journal of the Acoustical Society of America 82 (5): 1487-1491.

Scheifele, P. M. 1997. Impacts of low-frequency noise on the auditory system of the beluga of the Saint Lawrence River Estuary. Ph.D. thesis, University of Connecticut.

 

Dernière mise à jour: 2005