Les HAP (produits toxiques) causent-ils le cancer chez les bélugas du Saint-Laurent?

Les bélugas du Saint-Laurent sont fortement contaminés par différents produits toxiques tels des métaux lourds, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), les BPC et le DDT. On relève aussi chez cette population un taux de cancer très élevé, le plus haut parmi les animaux sauvages. Existe-t-il un lien entre les cancers relevés chez les bélugas et la contamination de leur environnement?

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  • Nécropsie de béluga
  • Crédit photo : © Stéphane Lair

Pour percer le miroir

Entre 1983 et 1999, 129 des 263 bélugas retrouvés morts sur les rivages du Saint-Laurent ont été examinés à la salle de nécropsie de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal à Saint-Hyacinthe pour déterminer les causes de mortalité.

En bref

Le cancer est la principale cause de mortalité (27 %) chez les bélugas adultes du Saint-Laurent. Ce taux de cancer est beaucoup plus élevé que chez les bélugas de l’Arctique et que chez tout autre espèce de mammifères sauvages. C’est un taux qui est en fait comparable à celui retrouvé chez les humains. Six des 18 cas de cancers relevés affectaient le petit intestin, un cancer très rare chez les animaux et les humains. Des cancers des glandes mammaires, un cancer rapporté pour la première fois chez les mammifères marins, des ovaires, de l’utérus, de la peau, de l’estomac, des glandes salivaires, du thymus, « neuroendocrine » et de la vessie ont aussi été relevés.

Différents types de cancers, comme les cancers de l’estomac, du système digestif et du sein, dans la population humaine vivant à proximité de l’aire de répartition des bélugas sont aussi particulièrement élevés en comparaison avec d’autres régions du Québec et du Canada. Plusieurs études ont d’ailleurs établi un lien entre les cancers chez l’humain et l’exposition aux hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), un agent carcinogène puissant émis dans l’atmosphère par les alumineries. Considérant la présence de concentrations importantes de HAP dans l’environnement des bélugas et leur contamination par ces produits, il est possible que les taux élevés de cancers chez les bélugas du Saint-laurent soient causés par ces rejets toxiques.

Un projet de

Daniel Martineau, Karin Lemberger, André Dallaire et Philippe Labelle du Département de pathologie et microbiologie de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, Thomas P. Lipscomb du Department of Veterianry Pathology de la Armed Forces Institute of Pathology à Washington, Pascal Michel et Igor Mikaelian de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Partenaires

Fonds mondial pour la nature-Canada, Alcan, Pêches et Océans Canada, Fondation de la Faune du Québec, Société des Parcs du Québec et CRSNG.


En savoir plus

Un débat ouvert…

Plusieurs chercheurs questionnent les liens qu’établissent le Dr Martineau et ses collaborateurs entre la contamination par les HAP et les cancers relevés chez les bélugas nécropsiés. Nous présentons ici les critiques formulées par deux groupes de chercheurs.

Un premier groupe est composé de Gilles Thériault du Department of Occupational Health de l’Université McGill à Montréal, Graham Gibbs de la Safety Health Environment International Consutlants Corp. en Alberta et Claude Tremblay de l’Institut national de santé publique du Québec. Ces chercheurs poursuivent une étude sur les cancers du poumon et de la vessie relevés chez les travailleurs des alumineries du secteur du Saguenay et leur exposition quasi quotidienne à de grandes concentrations de HAP dans le cadre d’un programme subventionné par Alcan. Or, dans leur analyse, Martineau et ses collaborateurs font un parallèle entre le sort des travailleurs des alumineries et celui des bélugas, tous deux exposés aux HAP. Selon Thériault, Gibbs et Tremblay, il n’y a pas lieu de comparer le cas des travailleurs à celui des bélugas puisqu’il s’agit de deux voies d’exposition différentes : par inhalation de HAP pour les travailleurs et par ingestion de proies contaminées pour les bélugas. Martineau est ses collaborateurs rétorquent que les HAP peuvent provoquer différents types de cancers selon la voie d’exposition. Il n’est donc pas surprenant selon eux que les bélugas développent des cancers du système digestif par la consommation de proies vivant dans les sédiments contaminés par les HAP et que les travailleurs des alumineries développent des cancers du poumon et de la vessie par l’inhalation de HAP.

Thériault, Gibbs et Tremblay questionnent aussi le lien que Martineau et ses collaborateurs établissent entre le haut taux de cancer des bélugas du Saint-Laurent et celui de la population humaine vivant à proximité de l’habitat des bélugas. Ces derniers soupçonnent que les hauts taux de cancer de l’estomac, du sein et du système digestif dans la population humaine du Saguenay pourraient être liés à la contamination de l’eau potable (qui vient en grande partie d’eau de surface comme les lacs et les rivières) par les HAP émis dans l’atmosphère par les alumineries de la région. Thériault, Gibbs et Tremblay remettent en question le taux de cancer utilisé par Martineau et ses collaborateurs : celui-ci n’exclut pas les travailleurs des alumineries et gonfle les statistiques. Aussi, il n’existe pas selon eux de lien connu entre les HAP et le cancer de l’estomac des travailleurs des alumineries, même s’ils consomment l’eau potable de la région. Enfin, il est peu probable selon eux que les hauts taux de cancer dans la population du Saguenay soient liés à l’eau potable contaminée par les HAP puisque les taux de HAP mesurés dans les eaux non-traitées et dans les eaux des usines de filtration rencontrent les normes du Ministère de l’Environnement.

Le deuxième groupe de chercheurs qui a critiqué la publication de Martineau et ses collaborateurs est composé de Mike Hammill et Véronique Lesage, de l’Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada, et Michael Kingsley, du Greenland Institute of Natural Resources. Selon eux, la valeur de la taille de la population utilisée pour calculer le taux de cancer serait trop petite et gonflerait les statistiques. À la lumière de nouvelles connaissances, une valeur de 1100 bélugas, plutôt que de 650, devraient être utilisée. Martineau et ses collaborateurs répondent avoir utilisé la valeur de la taille de la population qui était publiée et acceptée au moment de publier leur étude. D’autre part, Kingsley, un des co-auteurs de la critique, avait déjà soulevé que le taux de mortalité utilisé (1,4 %) pour calculer le taux de cancer annuel était particulièrement bas. Or, selon Martineau et ses collaborateurs, en utilisant la nouvelle valeur de la taille de la population et un taux de mortalité plus réaliste, soit de 6 %, le taux de cancer annuel serait encore beaucoup plus élevé que celui présenté dans leur article.

Hammill, Lesage et Kingsley questionnent aussi les conclusions de Martineau et ses collaborateurs sur la façon dont se contaminent les bélugas par les HAP, c’est-à-dire en consommant des invertébrés marins dans le Saguenay, une importante source de HAP. Selon eux, le Saguenay n’est pas utilisé de façon intensive par tous les bélugas. De plus, les données utilisées pour déterminer le régime alimentaire du béluga proviennent d’une étude réalisée en 1936 dans le secteur de la rivière Ouelle, très éloigné de la zone maintenant utilisée par le béluga du Saint-Laurent. Or, Martineau et ses collaborateurs précisent qu’une étude réalisée par Robert Michaud a démontré que 5 % des bélugas se retrouvent dans le Saguenay au cours des jours d’été, et qu’il n’y a pas de raison de croire que les bélugas éviteraient de consommer des proies du Saguenay. Enfin, Hammill, Lesage et Kingsley soulèvent que l’importance des cancers comme cause de mortalité pourrait être surestimée puisqu’il est difficile d’évaluer les autres causes de mortalité comme les accidents et la malnutrition.

Les cancers observés chez les bélugas du Saint-Laurent constituent un dossier complexe et préoccupant. Bien que les critiques formulées par différents groupes de chercheurs aient remis en question certains des chiffres avancés dans l’étude de Daniel Martineau et ses collaborateurs, la coïncidence entre les hauts taux de cancers retrouvés chez les bélugas du Saint-Laurent et la population du Saguenay demeure intrigante. Ces critiques devraient permettre de faire avancer la compréhension de ce dossier encore nébuleux et de pousser le questionnement encore plus loin. Quelle est la nature du lien entre les fortes concentrations de contaminants, HAP et autres, mesurées chez les bélugas du Saint-Laurent et les cancers relevés? Les causes des cancers restent encore à déterminer.


Références bibliographiques

Martineau, D., K. Lemberger, A. Dallaire, P. Labelle, T. P. Lipscomb, P. Michel et I. Mikaelian. 2002. Cancer in wildlife, a case study : Beluga grom the St. Lawrence Estuary, Québec, Canada. Environmental Health Perspectives. 110 : 285-292.

Martineau, D., K. Lemberger, A. Dallaire, P. Michel, P. Béland, P. Labelle et T. P. Lipscomb. 2003. Cancer in beluga : Response. Environmental Health Perspectives. 111 : 78-79.

Theriault, G., G. Gibbs et C. Tremblay. 2002. Cancer in belugas from the St. Lawrence Estuary. Environmental Health Perspectives. 110 : 562-564.

Hammill, M.O., V. Lesage et M.C.S. Kingsley. 2003. Cancer in beluga from the St. Lawrence Estuary. Environmental Health Perspectives. 111 : 77-78

 

Dernière mise à jour: 2005