Les bélugas du Saint-Laurent sont-ils contaminés? (2015)

Le béluga du Saint-Laurent vit au cœur d’une région densément peuplée et très industrialisée. Au cours des années 1970, les scientifiques ont révélé qu’il était fortement contaminé par les métaux lourds, les HAP et les BPC, ce qui a entrainé des changements règlementaires. On commence à voir les effets bénéfiques de ces mesures. Certains de ces contaminants, présents en concentrations record chez les bélugas dans les années 1980, ont diminué. Les cancers, qui étaient la principale cause de mortalité chez les adultes dans les années 1980-1990, sont aussi à la baisse, et aucun béluga né après 1971 n’est mort du cancer. Toutefois d’autres substances toxiques sont en augmentation comme les PBDE, qui ont augmenté de façon exponentielle au cours des années 1990 et qui pourraient affecter les jeunes ou la capacité des femelles à en prendre soin.

La démarche

Le béluga accumule dans ses graisses plusieurs composés toxiques d’origine humaine. Depuis, l’entrée en vigueur du réseau de récupération de carcasses en 1982, des échantillons (tissus adipeux, foie, etc.) sont prélevés sur les carcasses pour déterminer la composition et la concentration des substances toxiques présentes. Un programme de biopsies, entrepris en 1994, a révélé que les bélugas vivants sont aussi contaminés que ceux retrouvés morts.

Qu’avons-nous appris?

Lors des années 1980-1990, les fortes concentrations de produits toxiques dans les tissus des bélugas du Saint-Laurent étaient largement supérieures à celles mesurées chez les bélugas de l’Arctique. Les concentrations en métaux lourds, tels que le plomb et le mercure, étaient 2 à 15 fois plus importantes; celles des BPC (biphényles polychlorés) et de l’insecticide DDT (dichlorodiphenyltrichloroethane), jusqu’à 25 fois plus élevées; et celles du pesticide Mirex, 100 fois plus. Ces différences suggèrent que les bélugas du Saint-Laurent sont exposés depuis très longtemps à plusieurs sources de contamination, par l’intermédiaire de leurs proies.

Les organochlorés, comme les BPC, sont des contaminants dits immunosuppresseurs signifiant qu’ils pourraient affaiblir le système immunitaire des bélugas et les rendre plus fragiles aux infections et aux cancers. C’est chez le béluga du Saint-Laurent qu’on retrouvait le plus haut taux de cancer, comparativement aux bélugas de l’Arctique et que chez tout autre espèce de mammifères sauvages. Des cancers de l’intestin, des glandes mammaires, des ovaires, de l’utérus, de la peau, de l’estomac, des glandes salivaires, du thymus et de la vessie ont été relevés. Plusieurs études ont tenté d’établir un lien entre les cancers chez le béluga et l’exposition aux HAP, des produits de la combustion des matières fossiles et ligneuses, qui sont un puissant agent carcinogène émis dans l’atmosphère par les alumineries. Toutefois, la preuve scientifique d’une telle relation entre les HAP et les cancers des bélugas (et ceux chez l’homme) est loin d’être faite et plusieurs groupes de chercheurs ont formulé des critiques à cet effet.

Depuis ces années, avec l’adoption de nouveaux règlements concernant ces produits toxiques, de nouvelles procédures dans les alumineries, ainsi qu’un possible changement dans la diète des bélugas, les niveaux de certains contaminants ont diminué dans les sédiments et dans le gras des bélugas comme c’est le cas pour les BPC et le DDT, alors qu’il n’y a eu aucun changement pour le Mirex. Finalement, aucun cancer n’a été diagnostiqué chez les animaux nés après 1971.

La toxicité des PBDE (diphényléthers polybromés) a été découverte bien après leur déploiement massif dans l’environnement. Ces produits, utilisés pour améliorer la résistance des matières plastiques au feu, ont augmenté drastiquement depuis les années 1990 malgré une règlementation instaurée dans les années 2000 au Canada et aux États-Unis. Comme les BPC, ces contaminants sont résistants à la dégradation et s’accumulent dans les organismes. Au total, 181 bélugas morts (mâles, femelles et nouveau-nés) ont été échantillonnés entre 1987 et 2012. Les concentrations similaires observées entre les femelles et les nouveau-nés démontrent bien le transfert efficace des contaminants dans le lait maternel, et les femelles adultes du Saint-Laurent seraient plus fortement contaminées que celles des autres populations. Les niveaux de concentration de ces produits, que ce soit chez les femelles ou les nouveau-nés retrouvés échoués, ne sont pas différents de ceux mesurés antérieurement; ces contaminants ont donc atteint des concentrations maximales entre 1995 et 2012.

Le rôle des PBDE dans les récentes mortalités des nouveau-nés et les complications lors de la mise-bas (lien vers la page du déclin) n’a pu être déterminé, mais un nombre croissant d’études montre que les polluants organiques persistants (POP), comme les PBDE, sont des perturbateurs endocriniens causant des troubles hormonaux et neurologiques, pouvant affecter la reproduction et le développement de la progéniture chez les mammifères.


Références bibliographiques

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Pelletier, E., Desbiens I., Sargian P., Côté N., Curtosi A. et St-Louis R. 2009. Présence des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) dans les compartiments biotiques et abiotiques de la rivière et du fjord du Saguenay. Revue des sciences de l’eau / Journal of Water Science, Volume 22, numéro 2, 2009, p. 235-251

 

Dernière mise à jour: 2015