L’accumulation de produits ignifuges chez le béluga du Saint-Laurent est-elle inquiétante?

La demande pour les produits ignifuges (qui réduisent l’inflammabilité des matériaux) a drastiquement augmenté au cours des dernières décennies. Parmi ces produits, il y a plusieurs composés organobromés, dont les diphényléthers polybromés (PBDE). Ces composés sont semblables aux biphényles polychlorés (BPC), puisqu’ils sont résistants à la dégradation et s’accumulent dans les organismes, notamment les mammifères marins.

Pour percer le miroir

Des échantillons de gras de 54 bélugas (28 femelles et 26 mâles) retrouvés morts échoués sur les rives du Saint-Laurent entre 1988 et 1999 ont été analysés pour déterminer la concentration en PBDE.

En bref

Des concentrations moyennes en PBDE de 430 à 540 nanogrammes par gramme de poids corporel (ng/g) ont été mesurées dans le gras des bélugas du Saint-Laurent. Même si ces concentrations sont de 10 à 25 fois plus élevées que celles mesurées chez quelques bélugas échantillonnés dans l’Arctique, elles sont tout de même considérées faibles relativement à certaines populations vivant près d’autres régions du monde fortement peuplées et industrialisées. Par contre, les chercheurs mesurent un taux d’accumulation des PBDE très élevé chez les bélugas du Saint-Laurent : les concentrations augmentent de façon exponentielle, doublant tous les trois ans. Les chercheurs craignent que les bélugas du Saint-Laurent atteignent un jour le sommet de l’échelle de contamination par les PBDE, étant donné la demande canadienne grandissante pour ces produits et l’absence de règles et de contrôle sur leur utilisation en Amérique du Nord. Ils redoutent aussi les effets potentiels de la contamination par ces produits puisqu’un nombre croissant d’études montre que les PBDE causent des troubles hormonaux et neurologiques, et possiblement des cancers. Comme d’autres contaminants décelés chez les bélugas du Saint-Laurent, les PBDE pourraient nuire au rétablissement de cette population menacée.

Un projet de

Michel Lebeuf de l’Institut Maurice-Lamontagne, Pêches et Océans Canada (IML-MPO) et de l’Université du Québec à Rimouski, Bruno Gouteux, Lena Measures et Steve Trottier de l’IML-MPO

Partenaires

Initiative de recherche sur les substances toxiques (IRST), Species At Risk Coordination des espèces en péril (SARCEP) et Fonds de recherche stratégique en sciences environnementales de Pêches et Océans Canada (FRSSE).


En savoir plus

Les PBDE : utilisation, accumulation, toxicité et … législation?

Les besoins en produits ignifuges ont drastiquement augmenté au cours des dernières décennies. La majorité des produits qui nous entourent, comme les ordinateurs, les meubles, les automobiles, sont traités à l’aide de ces composés afin de réduire le risque qu’ils prennent feu. Les résultats sont d’ailleurs très clairs : le nombre d’incendies résidentiels, par exemple, n’a cessé de diminuer au cours de cette période. Parmi les composés les plus en demande, on note les PBDE, un produit homologué il y a longtemps, mais en forte demande depuis seulement le début des années 1980. C’est en Amérique qu’il se fait la plus grande utilisation des PBDE : 50 % de l’utilisation mondiale contre 12 % en Europe.

Les PBDE sont émis dans l’environnement tant au cours de la production, de l’utilisation et du recyclage que par l’intermédiaire des déchets domestiques, des sites d’enfouissement et des sites d’incinération. Ils sont semblables aux BPC puisqu’ils sont résistants à la dégradation, ils persistent dans l’environnement et ils s’accumulent dans les organismes. Par exemple, une étude récente réalisée dans la baie de San Francisco, une zone fortement peuplée et industrialisée de la Californie (États-Unis), a démontré que les PBDE sont en forte croissance chez les poissons pêchés récréativement et commercialement ; entre 1997 et 2002, les concentrations ont triplé chez le flétan et le bar rayé. Parallèlement, des teneurs 10 fois plus élevées (et en augmentation) ont été mesurées dans les tissus mammaires des femmes de cette région des États-Unis, comparativement aux Européennes et aux Japonaises. De surcroît, le phoque commun de la baie de San Francisco est parmi les mammifères marins les plus contaminés par les PBDE dans le monde ; il présente des teneurs autour de 5000 nanogrammes par gramme de poids corporel (ng/g).

Si la situation est particulièrement alarmante en Californie, qu’en est-il, chez nous, au Canada ? Des études récentes ont démontré des niveaux de PBDE en croissance au Canada, entre autres dans le lait humain, les mammifères marins, les œufs d’oiseaux et les poissons. Une étude publiée en 2004 faisait état de niveaux de PBDE plus élevés dans les saumons d’aquaculture que dans les saumons sauvages. Les auteurs concluaient que la consommation de saumons d’aquaculture augmentait les risques d’exposition aux PBDE. Or, Santé Canada a déclaré que, selon les informations recueillies par les scientifiques de l’agence gouvernementale, les niveaux de PBDE mesurés dans la nourriture au Canada, incluant le saumon d’aquaculture, ne pose présentement aucun risque pour la santé humaine. Des concentrations en croissance ont aussi été mesurées chez le phoque annelé en Arctique, indiquant que les PBDE peuvent être transportés sur de très grandes distances. Chez le béluga du Saint-Laurent, des teneurs moyennes allant de 430 à 540 ng/g et un fort taux d’accumulation, les concentrations doublant tous les trois ans, ont été mesurées. Ces faits reflètent l’accumulation croissante des PBDE en Amérique du Nord, résultat de la demande grandissante pour ces produits dans le monde et l’absence, pour le moment, de règle et de contrôle sur leur utilisation en Amérique du Nord.

Ces accumulations de PBDE ne sont pas sans soulever des inquiétudes pour la santé. Un nombre limité mais grandissant d’études réalisées sur des souris et des rats de laboratoire révèle la toxicité des PBDE, même à de faibles concentrations. Les résultats démontrent que les effets sont plus néfastes lors d’une exposition très tôt au cours du développement (lors du développement du fœtus ou peu de temps après la naissance). Cette période correspond à une période critique et vulnérable du développement du système nerveux. Les chercheurs ont effectivement noté des dommages nerveux permanents chez les animaux de laboratoire, comme une diminution de la capacité d’apprentissage (qui peut s’aggraver avec le temps) et des réponses motrices. Il semble aussi que les PBDE peuvent interférer dans la production d’hormones de la glande thyroïde. Ces hormones jouent un rôle primordial dans le développement du cerveau. Chez les humains, les conséquences liées à un mauvais fonctionnement de la glande thyroïde sont multiples : fatigue, dépression, anxiété, gain de poids inexpliqué, perte des cheveux et faible libido et conséquences sur le développement du fœtus (comme un retard mental). Chez les rats, un retard du développement sexuel a été remarqué : puberté retardée et diminution du poids des organes sexuels chez le mâle. Une étude menée il y a une quinzaine d’années sur des souris a aussi démontré que l’exposition aux PBDE pouvait provoquer la formation de tumeurs cancéreuses. Dans cette étude, des tumeurs au foie, à la glande thyroïde et au pancréas ont été relevées.

Les hauts taux de PBDE dans la nourriture et les tissus humains, de même que les risques pour la santé, ont amené plusieurs gouvernements et entreprises à limiter l’utilisation et la production de ces produits. Dès le début des années 1990, l’Europe a commencé à réduire de façon volontaire l’usage de PBDE. Depuis 2004, deux des trois formes commerciales de PBDE sont bannies par l’Union européenne. Résultat : les teneurs en PBDE dans l’environnement sont en diminution. Depuis l’élimination progressive des PBDE en Suède, à partir de 1997, on note une diminution de ces produits toxiques dans le lait maternel des Suédoises. De même, la Californie est le premier état américain à avoir adopté, en 2003, un projet de loi qui interdira à partir de 2008 la manufacture, la fabrication et la distribution de tout produit contenant certains types de PBDE. Déjà, plusieurs compagnies dont Sony, Apple, Ericsson, IBM, Intel, Motorola, NEC, Panasonic, Phillips et Ikea utilisent des produits alternatifs aux PBDE considérés plus sécuritaires. La principale compagnie qui produit des PBDE en Amérique du Nord a indiqué qu’elle cesserait sa production à la fin de l’année 2004. Les résultats d’études scientifiques, dont certaines canadiennes, rapportant la présence de PBDE dans l’environnement et sa toxicité, ont certainement contribué à la prise de décision de la compagnie, avant même que des mesures législatives aient été mises en place au Canada.


Références bibliographiques

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Dernière mise à jour: 2005