Les petits rorquals, de l’Arctique au tropique du Cancer, en passant par le Saint-Laurent

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    01 / 11 / 2017 Par Marie-Sophie Giroux

    Ce sont surtout eux qu’on remarque cette semaine. Ils sont environ une quinzaine à l’embouchure du Saguenay. Ils font surface avec fracas, capturant en une seule bouchée des proies se trouvant sur leur route: des petits poissons vivants en banc (lançons, capelans, harengs). À d’autres moments, c’est du krill qui est à leur menu. D’autres prédateurs affluent dans le secteur: des nuées de goélands et de mouettes ratissent les airs au-dessus des barres de courants dans lesquelles nagent des phoques gris et des phoques du Groenland. Au loin, les dos des bélugas miroitent les rayons du soleil et quelques marsouins communs émergent parmi la houle. Un rorqual bleu, trois rorquals communs, dont le connu Zipper, et un rorqual à bosse sillonnent les flots entre Les Bergeronnes et Les Escoumins. Ailleurs dans le Saint-Laurent, des petits rorquals côtoient trois rorquals à bosse dans la baie de Gaspé et à Sept-Îles, aucun petit rorqual en vue, mais des marsouins communs et trois phoques gris sont repérés.

    Le petit rorqual du Saint-Laurent est un expert de la chasse à proximité des côtes et en eau peu profonde. Il nage selon des trajectoires en cercle, ellipse ou hyperbole pour piéger ses proies en se servant des courants, des parois rocheuses et parfois même de la coque des bateaux. Il saute hors de l’eau et retombe bruyamment sur le ventre ou sur le côté. Ses manœuvres sont précises et choisies en fonction du lieu, de l’espèce chassée et même de la densité du banc de proies.

    L'épaulard Jack Knife et sa bande a été vu s'attaquant à des petits rorquals dans le golfe du Saint-Laurent © R. Sears, MICS

    Épaulards s’attaquant à des petits rorquals dans le golfe du Saint-Laurent © R. Sears, MICS

    Non seulement ce cétacé est agile et rapide, mais il est endurant. Sa vitesse varie entre 5 et 25 km/h, mais il peut accélérer jusqu’à 38 km/h. Des études ont démontré qu’un petit rorqual pourchassé par des épaulards, s’il réussit à maintenir une distance pendant la première demi-heure de chasse, a de très bonnes chances de voir ses assaillants abandonner la partie. Dans le Saint-Laurent actuel, l’épaulard est peu présent, mais des documents des années 1940 mentionnent qu’ils étaient bien plus abondants à l’époque. Le chercheur Vadim Vladykov a d’ailleurs rapporté, comme on peut le constater dans ce document d’archives, des attaques d’épaulards sur des bélugas et des petits rorquals.

    © Matt Curnock

    «Spyhopping» de petit rorqual © Matt Curnock

    Ce serait dans les mers polaires que les petits rorquals réalisent le plus souvent le comportement de «spyhopping», un espionnage à la surface de l’eau, pour surveiller les alentours et surtout guetter les épaulards nombreux dans ces eaux.

    La distribution du petit rorqual de l’Atlantique Nord s’étend des tropiques jusqu’à la limite des glaces de l’Arctique. L’été, il s’aventure même dans les polynies, ces zones exemptent de glace entourée par la banquise. Son aire hivernale est moins connue. Une récente étude acoustique étatsunienne — où les chercheurs ont installé des hydrophones dans une dizaine de sites répartis dans l’Atlantique Nord — a amené quelques précisions à propos de leur migration, surtout celle se déroulant dans l’Atlantique Nord-Ouest. Au printemps, les petits rorquals longent le plateau continental en suivant le Gulf Stream — un courant chaud qui remonte l’Atlantique de la Floride au sud de Terre-Neuve — pour se diriger vers les aires d’alimentation. À l’automne, ils s’éloignent davantage en haute mer en utilisant une route plus directe pour regagner rapidement les sites d’hiver et pour éviter de nager à contre-courant du Gulf Stream. De plus, il semblerait que les eaux au sud-est des États-Unis et celles des Caraïbes soient bel et bien des lieux de reproduction pour cette espèce encore méconnue à bien des égards.

     


    Marie-Sophie Giroux s’est jointe au GREMM en 2005. Elle détient un baccalauréat en biologie marine et un diplôme en Éco-conseil. Chef naturaliste, elle supervise et coordonne l’équipe qui travaille au Centre d’interprétation des mammifères marins et rédige pour Baleines en direct. Aux visiteurs du CIMM ou aux lecteurs, elle aime raconter « des histoires de baleines ».