Les eaux usées de Montréal et de Québec: un impact sur les baleines?

  • Le Saint-Laurent reçoit 60% des effluents du Québec / 60% of Québec's effluents are thrown in the Saint-Lawrence © Pixabay
    16 / 08 / 2017 Par Maureen Jouglain

    À elle seule, la région de Montréal produit le 2/3 des eaux usées du Québec. La deuxième ville la plus densément peuplée, Québec, rejette aussi ses eaux usées dans le Saint-Laurent. La plupart des stations d’épuration des eaux, dont celle de Montréal, n’effectuent pas de traitement tertiaire, c’est-à-dire qu’elles retirent les déchets de grosse taille et les particules, mais ne désinfectent pas l’eau. Aucun système n’est donc mis en place pour diminuer les pathogènes, les virus, les parasites et les bactéries. De plus, les stations d’épuration des eaux laissent  continuellement s’échapper la majorité des produits pharmaceutiques (antibiotiques, analgésiques, antidépresseurs, anovulants, etc.). D’après la Fondation David Suzuki, plus de 200 composés chimiques de synthèse ont ainsi été répertoriés dans les effluents municipaux au Canada. Que deviennent ces contaminants une fois dans le fleuve? Voyagent-ils jusque dans l’estuaire et dans le golfe? Et même si aucune baleine ne vit dans la région métropolitaine, les eaux usées ont-elles un impact sur elles?

    Le devenir des contaminants le long du fleuve

    Selon Émilien Pelletier, titulaire de 2001 à 2015 de la Chaire de recherche du Canada en écotoxicologie moléculaire en milieux côtiers, la distance qui sépare les points de rejet importants et l’habitat des baleines est si grande qu’il est pratiquement impossible d’établir un impact direct de l’un sur l’autre. De plus, le débit du Saint-Laurent étant très puissant, le facteur de dilution des eaux usées est suffisamment considérable. Mais le trajet des contaminants n’est pas linéaire. On sait par exemple que la matière particulaire, désignant toute matière solide dont la taille est comprise entre 1 micromètre et 1 centimètre, a tendance à sédimenter et à entrainer avec elle certains contaminants. Si dans un premier temps le trajet de ces déchets toxiques semble de courte durée, ils peuvent être sujets au rebrassage ou être mangés par un organisme et ainsi remis en circulation. À partir du moment où un contaminant s’infiltre dans l’environnement, son devenir est incertain. Il pourrait aussi bien être transporté rapidement jusque dans l’océan, comme rester des années au fond du Saint-Laurent, avant d’être rebrassé par une crue particulièrement forte.

    Les baleines sont-elles à l’abri?

    © GREMM

    Le béluga est une des espèces les plus sensibles à la pollution des eaux. © GREMM

    Difficile d’établir un lien de cause à effet direct entre les rejets d’eaux usées des grandes villes et l’état de santé des baleines. Néanmoins, certains polluants d’origine anthropiques se retrouvent dans les carcasses de baleines. C’est le cas notamment des retardateurs de flamme retrouvés abondamment chez les bélugas du Saint-Laurent. Comment expliquer ce phénomène? Jonathan Verreault, professeur au Centre de recherche en toxicologie de l’environnement (TOXEN) à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique que malgré l’importante dilution de ces molécules, elles finissent par s’accumuler dans l’environnement et les organismes. À titre d’exemple, des produits interdits depuis 2006 sont toujours aussi présents chez les espèces du Saint-Laurent. En effet, ces nombreux intrants s’immiscent le long de la chaine alimentaire. À mesure que l’on gravit les différents niveaux trophiques, les effets s’amplifient, et particulièrement chez les mammifères marins qui sont sujets à la bioaccumulation. Ceci est dû, entre autres, à leur épaisse couche de gras permettant la concentration de contaminants hydrophobes en son sein. Si le béluga est l’espèce la plus touchée, c’est parce qu’il réside à longueur d’année dans le Saint-Laurent et est, par ce fait même, plus exposé aux polluants que les espèces qui visitent le fleuve seulement en saison estivale.

    Des champignons et bactéries d’origine humaine ont été retrouvés dans le souffle d’épaulards. © GREMM

    En ce qui concerne les proliférations de bactéries, de virus et d’autres pathogènes d’origine humaine, Émilien Pelletier tient à rappeler qu’elles sont plus rares dues aux propriétés de l’eau au niveau de l’estuaire et du golfe : la salinité y est beaucoup plus élevée et les degrés de température plus faibles. Pour des organismes adaptés à des températures corporelles avoisinant les 30 degrés, le passage au milieu marin est un véritable choc, qui s’avère mortel dans la plupart des cas. Une étude publiée en mars 2017 a toutefois mis en lumière une possible transmission de pathogènes d’un milieu à l’autre. Des bactéries habituellement présentes chez les humains ont été retrouvées dans le souffle d’une population d’épaulard au large de la Colombie-Britannique, dans la mer des Salish. Les déversements de la ville de Victoria, ayant lieu à proximité sans subir de traitement particulier, ont été pointés du doigt comme cause potentielle de cette découverte.

    Ceci est sans rappeler que de nombreuses municipalités longeant l’estuaire ne disposent d’aucun système de traitement des eaux non plus. Est-ce que cela pourrait avoir un effet sur les baleines?  Émilien Pelletier en doute: «le faible débit de ces rejets en contraste à celui du Saint-Laurent fait qu’on ne mesure presque pas d’effet». Pour Jonathan Verreault «les effluents provenant des Grands Lacs et de la région de Montréal restent la principale source d’introduction de déchets toxiques» dans le Saint-Laurent.

    Et l’opération «flushgate» dans tout ça?

    L’opération « flushgate »: un coup médiatique plus qu’une véritable inquiétude. © Radio-Canada

    En octobre 2015, la ville de Montréal procède au déversement de 5 milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve. Ce déversement aurait-il eu un impact sur les baleines? et pourrait-il être une cause des mortalités de baleines noires? Probablement pas. Des prélèvements ont révélé des effets immédiats à l’est de l’ile de Montréal, et ce, jusqu’au lac Saint-Pierre, mais pas plus loin en aval. Le taux de coliformes fécaux, utilisés comme indicateurs de pollution organique, a augmenté de façon importante au nord de l’ile Saint-Thérèse et près de Pointe-aux-Trembles alors qu’il est resté inchangé au niveau de Bécancour. Entre ces deux sections du fleuve, le lac Saint-Pierre aurait fait office de filtre naturel, de telle sorte que la qualité de l’eau de la ville de Québec ne fut pas altérée. Il est donc impossible de faire un lien direct entre le «flushgate» et l’événement de mortalités de baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent cet été.

    Sources

    Le Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL) réagit au « déversement de la Ville de Montréal » (Communiqué de Presse, 08/10/2015)

    Le rejet des eaux usées non traitées dans le Saint-Laurent contribue à la détérioration des écosystèmes (Fondation David Suzuki)

    Les impacts environnementaux du déversement des eaux usées de Montréal se font surtout sentir à proximité de la métropole (UQTR, 01/12/2015)

    Étudier le souffle des baleines: de nouvelles découvertes et techniques (Baleines en direct)

    Des retardateurs de flammes sont toujours aussi présents chez le béluga du Saint-Laurent (Baleines en direct)


    Maureen Jouglain a rejoint l’équipe du GREMM cette année en tant que stagiaire en rédaction. Détenant un baccalauréat en biologie couplé à une formation en communication, elle rédige des textes pour Baleines en direct, alliant ainsi sa passion pour la mer et sa faune à son goût pour la vulgarisation.