Le rorqual bleu B 105 révèle sa migration est-ouest dans l’Atlantique Nord, à trente ans d’intervalle

  • © Jean Lemire
    19 / 12 / 2014 Par Christine Gilliet – Mots et Marées -

    Photographié dans le golfe du Saint-Laurent en 1984, il vient d’être retracé aux Açores en 2014. On pensait que les rorquals bleus de l’Atlantique Nord ne se déplaçaient que sur un axe nord-sud. B 105 vient de lever une part du mystère de la vie de ces géants, un mystère à la mesure de l’océan qu’ils fréquentent.

    Cet individu a été observé par l’équipe de la Station de recherche des Îles Mingan (MICS) à l’ouest de cet archipel du golfe du Saint-Laurent en septembre 1984. Les biologistes l’avaient photo-identifié en prenant des photos de son flanc droit et inséré dans le catalogue des rorquals bleus (Balaenoptera musculus) du Saint-Laurent sous le code B 105. Après cette première et unique observation, il ne l’avait jamais revu dans le Saint-Laurent.

    Trente ans plus tard, en juin 2014, B 105 a été identifié près de l’île Pico de l’archipel des Açores, à quelque 3 900 km de la côte est de l’Amérique de Nord. Cette fois-ci, des clichés d’identification des deux flancs et de la queue ont été pris. Le MICS reçoit régulièrement des photos de rorquals bleus fréquentant les Açores, prises par les personnes travaillant à bord des bateaux d’excursion touristique d’observation. Il travaille également en collaboration avec d’autres équipes de recherche dans l’Atlantique Nord pour tenter de percer les secrets du mode de vie de ces géants.

    Une première sur l’axe ouest-est qui pousse à penser plus large

    C’est la première fois qu’une migration de rorqual bleu est documentée entre le golfe du Saint-Laurent et la partie est de l’Atlantique Nord, sur un axe est-ouest, explique Richard Sears, fondateur du MICS et chercheur. Jusque-là, les scientifiques s’accordaient à penser que les rorquals se déplaçaient plutôt sur un axe nord-sud dans l’Atlantique Nord, et que ceux qui fréquentent le Saint-Laurent se déplaçaient le long de la côte est de l’Amérique du Nord.

    Cette découverte revêt une grande importance pour ce spécialiste du rorqual bleu de l’Atlantique Nord qui estime maintenant qu’il va falloir penser de manière plus large pour les prochaines études. Le rorqual bleu, le plus grand des cétacés et le plus grand mammifère de la planète, parcourt d’énormes distances à l’échelle d’un océan. Il mesure plus d’une vingtaine de mètres et pèse une centaine de tonnes. Selon Richard Sears, des rorquals bleus observés dans le Saint-Laurent pourraient même être vus plus au sud que les Açores, vers l’Afrique, et plus au nord au large de l’Europe.

    Les rorquals bleus de l’Atlantique Nord sont encore très mal connus. C’est dans les années 1960 que la chasse commerciale a pris fin, laissant les populations dans un état critique d’extinction. Des recherches scientifiques en cours portent sur la photo-identification et la génétique des individus pour déterminer si le stock de l’Atlantique Nord est composé ou non de deux populations. Les données demeurent difficiles à récolter en raison du faible nombre de rorquals bleus répartis sur un immense territoire et parce que l’espèce est très mobile. Les chasseurs des années 1930 considéraient qu’il y avait deux populations, une à l’est et une à l’ouest. Le MICS gère depuis 1979 le catalogue des rorquals bleus du Saint-Laurent, qui compte aujourd’hui 475 individus, intégré à celui de l’Atlantique Nord-Ouest.

    La recherche: long terme et partenariat à l’échelle océanique

    Le MICS a contribué également à collecter des photos d’identification des rorquals bleus de l’Atlantique Nord-Est observés au large de l’Islande et des Açores. Aujourd’hui, ce catalogue intègre des individus vus en Afrique de l’Ouest, à l’ouest de l’Espagne et aux îles Canaries, en Irlande, en Islande et à l’est du Groenland. Jusqu’à maintenant, les appariements de photo d’identification des individus observés dans des régions très éloignées avaient établi un lien de fréquentation sur un axe nord-sud entre l’Afrique du Nord-Ouest et l’Islande, entre les Açores et l’Islande, et entre les Açores et le Spitzberg.

    C’est l’examen d’une partie du flanc du rorqual bleu à partir de la pigmentation de sa peau gris bleu qui permet de l’identifier. Cette pigmentation est formée d’une mosaïque de taches plus ou moins grandes, chaque individu présentant un patron unique.

    Le nombre des rorquals bleus dans l’Atlantique Nord est estimé entre 600 et 1 500 individus. Le Saint-Laurent compterait 250 individus matures. Au Canada, le rorqual bleu est classé « en voie de disparition » depuis 2002 par le Comité sur la situation des espèces en péril (COSEPAC) et fait l’objet d’un Programme de rétablissement paru en 2009.

    Sources

    Sur le site de la Station de recherche des Îles Mingan (MICS) (en anglais seulement):

    Patience and Persistence- The study of Blue Whale dispersal over an ocean basin

    Sur le site du Huffington Post (en anglais seulement):

    Une baleine bleue retracée 30 ans plus tard là où on ne l’attendait pas

     

    On a aimé regarder
    Blue whales tagging 2013 (vidéo de 6 min 52 s)

     

    Pour en savoir plus:

    Sur le site de la Station de recherche des Îles Mingan (MICS) (en anglais seulement):

    MICS Research
    Distribution, densities, and annual occurrence of individual blue whales (Balaenoptera musculus) in the Gulf of St. Lawrence, Canada from 1980-2008

    Sur le site de Baleines en direct:

    Rorqual bleu
    Le rorqual bleu (archives des Actualités d’ici et d’ailleurs)
    Richard Sears