La soupe de baleines… par Josiane Cabana

  • Rorqual commun au large du secteur Forillon © Josiane Cabana
    10 / 08 / 2017 Par Josiane Cabana

    Lundi matin, 7 aout. Mes vacances commencent et me pressent vers la côte opposée, direction la Gaspésie. Je profite de mon passage pour visiter René Roy, un collaborateur de la Station de recherche des iles Mingan et rédacteur de carnets de terrain pour Baleines en direct. La chance est de mon côté, René sort en mer pour une séance de photo-identification des grands rorquals. Nous avons donc pris la direction du « banc des Américains » en longeant ce haut fond qui trace une sorte de ligne imaginaire à partir du Cap Gaspé, zone de «upwelling» et de richesse pour les grandes baleines.

    Le souffle puissant d’un rorqual commun. © Josiane Cabana

    Après deux bonnes heures de navigation dans la houle laissée par les vents de la veille, nous constatons que le secteur fréquenté par les baleines la veille est bien vide maintenant. Nous scrutons l’horizon. À l’est, en face des falaises de Forillon, se dressent de longues colonnes blanches. Nous savions que le vieux mâle rorqual bleu B311 était dans le secteur et secrètement, on espérait le rencontrer cette journée-là… Nous pointons donc vers eux.

    Arrivés où les souffles avaient été repérés quelques minutes plus tôt, nous réalisons que nous sommes atterri dans la « soupe de baleines »! Des petits rorquals fusent de partout, dans toutes les directions, et on compte au moins 6-7 dos de rorquals communs, parfois en paires, parfois seuls. Ils sont fuselés, rapides, nagent parfois de façon rectiligne et d’autres fois, ils tracent ces U typiques d’un comportement d’alimentation. Les eaux vertes de la Gaspésie nous permettent de voir en transparence leur mâchoire blanche, leurs nageoires pectorales, même la nageoire caudale d’un des leurs, qui ondulait sous la surface. Pour la première fois de ma vie, je réalise la taille de ces bêtes…

    Un souffle en ballon se dresse à la surface, et une queue brille dans le soleil à l’horizon : notre premier rorqual à bosse de la journée! Ce bel adulte a la queue pratiquement toute blanche, avec un patron de coloration bien défini. Une fois à terre, René l’a identifié comme étant H782 dans le catalogue du MICS. Cette baleine a été observée pour la première fois dans le secteur Mingan en 2011 et revue en 2016 dans l’estuaire par les chercheurs de l’Institut Maurice-Lamontagne.

    Nageoire caudale de H782, avec son patron de coloration bien défini. © Josiane Cabana

    À quelques mètres de là, un baleineau rorqual à bosse respire et plonge, sans montrer la queue. Nous avions tous l’impression qu’il s’agissait d’un jeune de l’année. Nos impressions sont confirmées quand nous l’observons plus tard en après-midi, côte à côte avec H782! Quel privilège de pouvoir observer une mère et son baleineau évoluer ensemble dans la mer qu’est le golfe du Saint-Laurent!

    Au travers de ces majestueux rorquals à bosse, le plus grand souffle de tous s’élève au ciel… La grande bleue est là, solitaire, rapide, et ne se laisse pas facilement approcher. B311 est dans la région depuis le début du mois de juin, aujourd’hui, c’est la seule bleue du coin. Le lendemain, René en observera 6 à 8 autres, mais pas B311. Le vieux mâle file à vive allure, nous laissant entrevoir son dos et ses muscles se contracter, une grande puissance de la nature…

    Nous rentrons avec des images vives en tête, avec le son des souffles qui retentit encore dans nos souvenirs, en contournant les marsouins communs qui roulent dans les vagues, les fous de Bassan qui surplombent les eaux à la recherche de poissons, les océanites cul-blanc qui volent comme des avions, les guillemots qui courent sur l’eau, avec comme toile de fond les vastes falaises de Forillon.

    Une fois de plus, je réalise le privilège que nous avons eu, cette journée-là, de côtoyer les géants des mers.


    Josiane Cabana est directrice du Centre d’appels du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins. Entre les cas de mammifères marins morts ou en difficulté auxquels elle répond, elle aime prendre le temps de sensibiliser les riverains aux menaces qui pèsent sur ces animaux. Biologiste de formation, elle s’implique au sein du GREMM depuis plus de 15 ans, toujours avec la même passion!