Rorqual bleu

 

Depuis sa désignation d’espèce « en voie de disparition », une équipe d’experts a travaillé à développer un programme de rétablissement pour le rorqual bleu de l’Atlantique Nord-Ouest. Celui-ci est paru en novembre 2009. Dans ce programme, l’équipe énonce les menaces pesant sur cette population et des recommandations pour favoriser son rétablissement. Du côté des États-Unis, des experts ont publié un plan de rétablissement en 1998.

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  • Crédit photo : © Jean Lemire

Télécharger le programme complet, publié en 2009

Ce qui suit est le résumé préparé par Baleines en direct.

Facteurs limitatifs

Quelque 200 000 rorquals bleus peuplaient autrefois les océans du monde. Mais la grande taille de ces animaux a causé leur perte ; le rorqual bleu était prisé par les chasseurs de baleine qui en retiraient de grandes quantités d’huile et de viande. Les rorquals bleus de l’Atlantique Nord-Ouest semblent avoir de la difficulté à se remettre de cette chasse intensive de la première moitié du XXe siècle.

Menaces

Neuf menaces ont été répertoriées en plus de la chasse et des mortalités naturelles. Les menaces ont été classées en trois catégories, selon le risque pour la population. Même les activités affectant un faible nombre d’individus peuvent avoir une incidence déterminante sur l’avenir de cette petite population.

Menaces d’origine anthropique à risque élevé

Menaces d’origine anthropique à risque moyennement élevé

Menaces d’origine anthropique à risque moins élevé

Objectifs de rétablissement

Le rétablissement du rorqual bleu de la population de l’Atlantique Nord-Ouest a été jugé réalisable par l’équipe de rétablissement. Par contre, le rorqual bleu utilise un vaste territoire, et son rétablissement doit passer par des efforts internationaux. Voici les objectifs en eaux canadiennes, pour atteindre une taille de population de 1000 individus matures; plusieurs mesures nécessaires pour atteindre ces objectifs sont décrites dans le programme de rétablissement.

  1. Évaluer à long terme la taille de la population de rorquals bleus de l’Atlantique Nord-Ouest dans les eaux canadiennes et déterminer l’aire de répartition ainsi que son habitat essentiel
  2. Mettre en place des mesures de contrôle et de suivi des activités pouvant nuire au rétablissement du rorqual bleu (bruit, impacts sur les proies, dérangement, accidents, contamination)
  3. Accroître les connaissances sur les principales menaces afin d’en déterminer leurs impacts réels et d’identifier des moyens efficaces d’atténuer les conséquences négatives sur le rétablissement de cette population

Menaces

Chasse

La chasse au rorqual bleu du début du XXe siècle a grandement réduit la taille de la population de ce géant dans l’Atlantique Nord. Environ 1 500 rorquals bleus ont été chassés dans les eaux de l’Est du Canada entre 1898 à 1951, dont 80 à 100 par une station baleinière installée à Sept-Îles, au Québec, entre 1911 et 1915. En tout 11 000 rorquals bleus auraient été prélevés dans toute l’Atlantique Nord de la fin du XIXe siècle jusqu’en 1960. Peu de rorquals bleus ont été chassés dans les eaux de l’Est du Canada après 1951; en fait, depuis 1955, la Commission baleinière internationale (CBI) interdit la chasse à cette espèce dans l’Atlantique Nord.

Piégeage dans les glaces

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  • Crédit photo : © Jean Lemire

L’emprisonnement dans les glaces au cours de l’hiver cause occasionnellement la mort de rorquals bleus. On a recensé au moins 41 rorquals bleus pris dans les glaces le long de la côte Ouest de Terre-Neuve entre 1869 et 1992. Dans 77% des cas, l’emprisonnement a été fatal pour l’animal. Le programme de photo-identification des rorquals bleus du Saint-Laurent montre que certains rorquals bleus du Saint-Laurent portent sur leur dos des cicatrices manifestement causées par les glaces. Certains individus s’attardent dans le golfe du Saint-Laurent en hiver pour y exploiter les bancs de plancton qui s’accumulent à la limite des glaces. Les glaces, qui se déplacent au gré du vent et du courant, peuvent former des trappes mortelles.

Prédation

Le seul prédateur connu des rorquals bleus est l’épaulard, un cétacé qui chasse parfois d’autres mammifères marins. Peu de rorquals bleus du Saint-Laurent portent les marques « de râteau » habituellement laissé par une attaque d’épaulards et aucune attaque n’a été rapportée dans cette région. La prédation n’est donc probablement pas une cause de mortalité très importante pour les rorquals bleus de l’Atlantique Nord-Ouest.

Menaces d’origine anthropique à risque élevé

Bruits d’origine anthropique : dégradation de l’habitat acoustique et modification du comportement

Voir son environnement, trouver ses proies, communiquer avec ses congénères… le rorqual bleu utilise les sons de très basses fréquences pour plusieurs de ses activités essentielles. Or, le bruit ambiant augmente et compromet la transmission de ces signaux sonores. Dans un océan de l’ère pré-industrielle, l’appel d’un rorqual bleu pouvait être entendu sur des distances de 100 à 1000 milles marins alors que de nos jours, la communication pourrait être réduite à 10 à 100 milles marins. Les chances de communiquer avec ses pairs et l’habilité à percevoir son environnement sont ainsi réduites ; des activités essentielles comme l’alimentation, les interactions sociales, les soins des jeunes, etc., peuvent être interrompues; et des habitats essentiels peuvent être évités, à court ou long terme.

L’estuaire et le golfe du Saint-Laurent sont des voies très importantes pour le transport maritime et constituent un milieu aquatique bruyant. Les rorquals bleus du secteur produiraient des sons dans une gamme de fréquences plus large que celle observée dans d’autres régions de l’Atlantique Nord-Ouest. Des chercheurs émettent l’hypothèse que les bruits ambiants élevés dans le Saint-Laurent pourraient être la cause de ces différences, le bruit forçant les rorquals bleus à modifier la fréquence de leurs signaux afin d’augmenter les chances de détection par d’autres rorquals bleus. Puis, l’exploration sismique et l’exploitation pétrolière et gazière, qui ont cours sur la côte Est du Canada, soit à l’est de Terre-Neuve et sur le plateau néo-écossais, sont des activités qui ont des effets sur le comportement des cétacés : modification des voies migratoires, de la vitesse de nage, des profils de plongées et de l’alimentation.

Disponibilité de la nourriture

Les rorquals bleus mangent presque exclusivement du krill et requièrent des sites avec des concentrations très élevées de ces proies : ces géants sont donc particulièrement vulnérables aux fluctuations de leurs proies. Une diminution des ressources alimentaires peut avoir des conséquences importantes pour la population.

La présence accrue de poissons pélagiques consommateurs de krill (capelans et harengs) pourrait limiter la disponibilité de cette ressource alimentaire pour les rorquals bleus. Depuis les dernières décennies, la répartition et l’abondance de ces poissons ont considérablement changé dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent à la suite du déclin de leurs prédateurs, la morue franche et le sébaste, tous deux surpêchés. L’exploitation commerciale du krill dans le golfe Saint-Laurent pour l’industrie nutraceutique pourrait aussi réduire la disponibilité de cette ressource alimentaire pour le rorqual bleu. Cependant, depuis 1998, cette pêche est interdite dans l’est du Canada. Finalement, les changements climatiques pourraient engendrer des modifications du climat océanique qui risquent d’avoir une incidence sur l’abondance de krill.

Menaces d’origine anthropique à risque moyennement élevé

Contaminants

Des concentrations considérables de BPC et de pesticides ont été relevées chez les rorquals bleus du Saint-Laurent. Les niveaux de pesticides et de BPC ont été analysés à partir d’échantillons de graisse prélevés chez 38 mâles et 27 femelles du golfe du Saint-Laurent entre 1992 et 1999. Ces analyses ont mis en évidence d’importantes différences entre les mâles et les femelles, ces dernières présentant des concentrations plus faibles à cause du transfert des contaminants de la mère aux petits au cours de la gestation et de l’allaitement. Les concentrations de contaminants persistants mesurées dans la graisse du rorqual bleu étaient environ deux fois inférieures à celles relevées chez le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent, ce qui pourrait s’expliquer par le fait que les rorquals bleus fréquentent la région de façon plus intermittente et se nourrissent à un niveau inférieur du réseau alimentaire (ils se nourrissent de krill) par rapport aux baleines à dents. Les concentrations de contaminants chez les petits sont souvent similaires à celles de la mère, ce qui soulève des préoccupations quant aux impacts toxicologiques de l’exposition aux contaminants au cours des premiers stades de la vie, périodes auxquelles l’animal est plus vulnérable. Existe-t-il un lien entre le faible nombre de baleineaux observés dans le Saint-Laurent et la contamination? L’enquête se poursuit.

Collisions avec les navires

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  • Crédit photo : © GREMM

Près de 12 000 mouvements de navires ont été recensés en 2003 dans l’estuaire du Saint-Laurent entre Sept-Îles et Les Escoumins. Les voies empruntées par ces navires traversent des zones fortement fréquentées par les rorquals bleus. Au moins 5 % des rorquals bleus qui fréquentant le Saint-Laurent portent de profondes blessures et des cicatrices attribuables à un contact avec l’hélice ou la coque d’un navire. Malgré le peu de preuves directes de mortalités causées par une collision avec un navire, le nombre relativement élevé de rorquals bleus portant des cicatrices potentiellement reliées à de telles collisions indique que cette menace est réelle et possiblement importante, d’autant plus qu’avec le faible nombre de rorquals bleus dans l’Atlantique Nord-Ouest, la perte de quelques individus par année peut représenter un obstacle important au rétablissement de cette population.

Observations des baleines

Une importante industrie d’observation des mammifères marins existe dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Une étude menée dans l’estuaire du Saint-Laurent sur le rorqual commun, une espèce cousine du rorqual bleu, a montré qu’en présence d’un grand nombre de bateaux, ils écourtent leur temps de plongée et donc possiblement le temps consacré à la capture des proies. Cela pourrait diminuer la quantité de nourriture que les baleines capturent, affecter leur capacité à emmagasiner des réserves et, éventuellement, réduire leurs chances de survie ou leur succès de reproduction. Un projet lancé en 2002 tente d’évaluer la réaction des rorquals bleus à la présence des bateaux.

Menaces d’origine anthropique à risque moins élevé

Bruit d’origine anthropique: dommages physiques

En plus de pouvoir masquer les sons produits par les rorquals bleus et d’affecter leurs comportements, les bruits de forte amplitude ou de longue durée peuvent aussi provoquer des modifications temporaires ou permanentes des seuils d’audition, la production d’hormones de stress et des dommages physiques tels que des lésions internes pouvant mener à la mort. C’est lors de l’exploration sismique ou de l’utilisation de sonar basse fréquence actif que l’on enregistre habituellement les plus hauts niveaux de bruit.

Prises accidentelles dans les engins de pêche

Des centaines de milliers de cétacés meurent chaque année pris dans des engins de pêche dans les eaux du monde. Dans le Saint-Laurent, les filets maillants ont causé la mort d’au moins trois rorquals bleus depuis 1979 et près de 10% des rorquals bleus portent des cicatrices attribuables aux engins de pêche. Aussi, au moins cinq cas d’animaux empêtrés, mais nageant librement ont été signalés depuis 1990.

Épizooties et efflorescence d’algues toxiques

Dans l’Atlantique Nord, les cas de mortalités massives chez les mammifères marins causées par les maladies semblent être en augmentation depuis la deuxième moitié du 20 e , et peuvent avoir de graves conséquences sur une population qui possède un faible effectif comme celle des rorquals bleus de l’Atlantique Nord-Ouest. Cette augmentation des maladies serait attribuable, entre autres, aux variations climatiques et aux activités humaines entrainant la dégradation de l’habitat et la pollution. Toutefois, cette menace demeure peu documentée.

Les intoxications aux algues toxiques chez les cétacés dans tous les océans seraient de plus en plus fréquentes. En août 2008, une dizaine de bélugas et de marsouins communs sont morts lors d’une marée rouge dans l’estuaire du Saint-Laurent causée par l’algue Alexandrium tamarense. L’ampleur qu’a pris ce phénomène naturel est probablement due aux précipitations particulièrement abondantes de l’été 2008 qui ont entraîné une augmentation de la température et une baisse de la salinité des eaux de surface. Ainsi, le réchauffement climatique et le changement du régime des pluies qu’il entraîne, pourraient causer un accroissement des efflorescences d’algues et rendre cette menace significative pour les rorquals bleus.

Déversements de produits toxiques

Les impacts d’un déversement de produits toxiques pour le rorqual bleu sont très variables et difficiles à évaluer. Bien que la plupart des cétacés évitent les nappes de pétrole à la surface de l’eau, ils peuvent entrer accidentellement en contact avec celles-ci. Si la peau des cétacés est une barrière efficace, les vapeurs toxiques peuvent toutefois endommager les tissus sensibles comme les membranes des yeux, de la bouche et des poumons. De plus, les mammifères marins peuvent ingérer le produit déversé soit directement ou par l’intermédiaire de proies contaminées, ce qui risque d’occasionner différents effets toxiques et physiologiques. Finalement, les fanons des mysticètes, comme ceux des rorquals bleus, peuvent temporairement être engorgés des produits déversés, ce qui risque de nuire à l’alimentation et peut favoriser l’ingestion de produits pétroliers.

Objectifs de rétablissement

Les mesures recommandées et jugées urgentes pour l’objectif 1 :

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  • Crédit photo : © Jean Lemire
  • Faire le suivi scientifique de la population de rorquals bleus de l’Atlantique du Nord-Ouest (programme en eaux canadiennes et arrimage avec programmes internationaux).
  • Évaluer l’impact de divers processus sur la répartition, le comportement et la migration des rorquals bleus.
  • Analyser les données existantes et nouvelles afin de déterminer où et quand se concentrent les rorquals bleus.

Les mesures recommandées et jugées urgentes pour l’objectif 2 :

  • Mettre en place des mesures de protection adéquates contre le bruit pour tous les projets côtiers et extracôtiers dans l’air de répartition du rorqual bleu.
  • Réduire les risques de dérangement et de collisions dans les aires de fréquentation connues.
  • Maintenir le moratoire sur l’exploitation des espèces fouragères.
  • Sensibiliser les bateliers, armateurs et industries aux impacts négatifs du bruit sur les rorquals bleus.

Les mesures recommandées et jugées urgentes pour l’objectif 3 :

  • Évaluer les concentrations de divers contaminants dans les tissus, les proies et l’environnement du rorqual bleu.
  • Combler les lacunes dans les connaissances sur le zooplancton et d’autres proies.
  • Documenter les sources et les niveaux de bruit dans différents secteurs fréquentés par le rorqual bleu et évaluer son exposition au bruit, surtout dans les aires de fréquentation connues.
  • Faire la nécropsie des carcasses de rorquals bleus dans l’Est du Canada afin de documenter les causes de mortalité.

 

Dernière mise à jour: 2012