Béluga du Saint-Laurent

En 2014, le Comité sur la situation des espèces en péril (COSEPAC) a attribué un nouveau statut au béluga du Saint-Laurent: « en voie de disparition ». Ces experts, évaluant tous les dix ans l’état des espèces sauvages au Canada, déclarent que cette petite population fait face maintenant à un risque de disparition considérablement plus élevé qu’en 2005. Pour en savoir plus : Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC): Béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent

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Des experts de différents horizons avaient déjà joint leurs efforts pour élaborer un programme de rétablissement, conforme à la Loi sur les espèces en péril, visant à mieux comprendre les menaces et à proposer des stratégies afin de ramener la population de bélugas à un seuil où sa survie ne sera plus menacée par des perturbations naturelles et humaines.

Télécharger ce programme de rétablissement du béluga du Saint-Laurent publié en 2012.

Ce qui suit est le résumé du programme préparé par Baleines en direct.

Facteurs limitatifs

Outre la chasse historique, la stratégie de vie des bélugas (espérance de vie, maturation tardive et faible taux annuel de reproduction) et la faible diversité génétique sont des facteurs limitant le rétablissement de la population du Saint-Laurent. Advenant une mortalité importante, le retour de la population au niveau actuel serait très long, en comparaison à d’autres espèces ayant un temps de génération plus court, et la faible diversité génétique pourrait rendre leur système immunitaire moins efficace, les rendant plus susceptibles aux agents pathogènes et aux produits chimiques. Des facteurs naturels, comme l’émigration et la prédation, peuvent également causer la perte de quelques individus.

Menaces

Menaces élevées

Menaces modérées

Menace faible

Menace nulle

Objectifs de rétablissement

Le rétablissement de la population de bélugas du Saint-Laurent est réalisable. À long terme, le but est que la population atteigne 7070 individus, ce qui correspond à 70 % de la population d’origine. Voici les objectifs de rétablissement pour atteindre cette taille de population :

  1. Réduire dans l’écosystème du Saint-Laurent les contaminants toxiques susceptibles de nuire au rétablissement
  2. Réduire le dérangement causé par les activités humaines
  3. Assurer des ressources alimentaires accessibles et adéquates au béluga
  4. Atténuer les effets des autres menaces sur le rétablissement de cette population
  5. Protéger l’habitat du béluga sur toute son aire de répartition
  6. Assurer un suivi régulier de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent

Menaces

Contamination

Quels contaminants?

L’examen des carcasses de bélugas trouvées sur les rives du Saint-Laurent depuis 1982 a permis de mesurer d’importantes concentrations de BPC, DDT, mirex, mercure et plomb, ainsi que des signes d’une exposition aux HAP chez les bélugas du Saint-Laurent. Ces produits sont bien connus pour leurs effets toxiques sur la vie animale et pour leur impact sur les systèmes reproducteur et immunitaire. Même après une interdiction d’utilisation ou une réduction des émissions, plusieurs contaminants persistent dans l’environnement pendant des décennies. Une réduction pour certains contaminants a toutefois été observée, notamment pour le DDT et les BPC. D’autres composés ont fait une entrée remarquée : les polybromés dyphényléters (PBDE), des composés ignifugeants; leur concentration dans les tissus des bélugas a augmenté de façon exponentielle au cours des années 1990.

Pourquoi autant ?

Étant donné ses habitudes alimentaires et sa position dans le réseau alimentaire, le béluga accumule de grandes concentrations de contaminants. Il s’alimente de poissons de petites et de moyennes tailles ainsi que d’invertébrés vivant près des sédiments. Le béluga ingère donc des « concentrés » de contaminants et devient un réservoir de ces produits persistants. Malgré les récentes réductions de déversement de ces produits toxiques, les niveaux de contaminants mesurés chez les bélugas ne baissent pas aussi rapidement que les niveaux dans l’environnement. Les adultes continuent à accumuler des contaminants par leur alimentation, tandis que les baleineaux reçoivent des doses très élevées tout au long de la gestation et de l’allaitement. Ce transfert de contaminants entrave le processus de décontamination du béluga.

Des impacts sur la santé?

De plus, des taux élevés de maladies (infections et cancers) sont observés chez les carcasses examinées. Aussi, le taux de cancer observé chez les bélugas du Saint-Laurent est beaucoup plus élevé que chez les bélugas de l’Arctique, qui sont d’ailleurs beaucoup moins contaminés, et que chez tout autre espèce de mammifères sauvages. De plus, la fréquence de ces maladies suggère que le système immunitaire des bélugas du Saint-Laurent pourrait être affaibli par l’exposition aux produits toxiques. Enfin, l’analyse des carcasses suggère que la contamination pourrait affecter le système reproducteur des bélugas, ce qui pourrait diminuer la production de jeunes et du même coup ralentir le rétablissement de cette population.

Dérangement

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Pour survivre, se reproduire, tout animal doit réaliser ses activités vitales en tout quiétude! Si la perturbation est récurrente et touche plusieurs individus, c’est la survie de la population qui peut être remise en cause. L’important trafic maritime dans la zone fréquentée par les bélugas du Saint-Laurent est une source potentielle de dérangement. Ce trafic maritime inclut les quelques milliers de navires qui montent et descendent le Saint-Laurent et le Saguenay, les traversiers, les bateaux de pêche, les plaisanciers de toutes catégories et les bateaux d’excursion pour l’observation des baleines. Le nombre d’excursions pour l’observation des baleines a connu une croissance rapide depuis le début des années 1980 et inclut les survols en avion ou en hélicoptère pour les touristes.

La circulation des bateaux pourrait interférer avec les activités quotidiennes du béluga, comme la recherche de nourriture, les déplacements et les comportements sociaux, ainsi qu’avec les liens mère-baleineau. La présence de ces bateaux augmente aussi le risque de collision. Le béluga pourrait aussi être affecté par le bruit généré par la navigation commerciale, l’observation des baleines, la navigation de plaisance et les survols aériens. De récentes études ont démontré qu’à certains endroits et à certains moments, le bruit provenant du trafic maritime est si intense qu’il y a des risques de dommages aux oreilles pour les bélugas du Saint-Laurent. Cette baleine possède une ouïe et un système d’écholocation bien développés, essentiels pour trouver sa nourriture, naviguer et communiquer.

Autres dégradations de l’habitat

Les bélugas passent beaucoup de temps près des côtes. Durant les mois d’été, ils font preuve d’une grande fidélité à certains sites dans l’estuaire du Saint-Laurent ainsi que dans le Saguenay. Ces habitudes exposent les bélugas aux activités humaines côtières comme les barrages, la construction de marinas et de quais, le dragage ainsi que d’autres projets associés à l’industrie touristique en expansion. Aucun cas de désertion de sites n’a été jusqu’ici documenté de façon satisfaisante. Malgré tout, il est possible que des changements dans l’habitat suite à la construction des barrages hydroélectriques sur les rivières Manicouagan et Outardes, dans les années 1960, expliquent l’absence de bélugas dans la région des Bancs de la Manicouagan. Il est cependant impossible de vérifier cette hypothèse puisque aucune donnée sur les caractéristiques de l’habitat avant la construction des barrages n’est disponible. D’autre part, certains croient que la surexploitation des bélugas dans ce secteur dans le passé pourrait expliquer davantage l’absence de bélugas de nos jours. Une hypothèse semblable a été formulée pour expliquer l’absence de bélugas dans la baie de Tadoussac, un site autrefois fréquenté par les bélugas et qui a subi de nombreux changements depuis l’important développement de l’industrie touristique.
Les travaux de dragage, normalement effectués pour augmenter la profondeur et la largeur des voies de navigation et qui accompagnent les projets de construction de marinas, peuvent remettre en circulation les contaminants contenus dans les sédiments. Chaque année, des travaux de dragage sont effectués près du quai de Rivière-du-Loup, à proximité d’un site fréquenté par les bélugas, et un peu partout dans le Saint-Laurent. L’ampleur de ces travaux de dragage n’ira probablement pas en diminuant si l’on considère la taille des navires qui entrent et sortent du Saint-Laurent. L’exploration sismique et l’exploitation pétrolière et gazière entraînent de forts niveaux de bruits ainsi que plusieurs effets sur l’écosystème en entier. Ce activités sont interdites dans l’estuaire du Saint-Laurent, mais possibles dans le golfe du Saint-Laurent, un milieu que le béluga est susceptible de fréquenter l’hiver. Finalement, l’introduction d’espèces exotiques, via les eaux de ballast des cargos, consitue un enjeu d’envergure mondiale, pouvant modifier la composition des espèces dans un écosystème.

Réduction de l’abondance, de la disponibilité et de la qualité de la ressource alimentaire

Les répercussions que pourraient avoir les activités de pêche sur les bélugas sont mal connues. La chute des stocks de poissons commerciaux pourrait déplacer les efforts de pêche sur d’autres espèces de poissons et pourrait ainsi exercer une pression sur les proies du béluga. De même, la récente augmentation du nombre de phoques gris et de phoques du Groenland aura peut-être pour conséquence de réduire la disponibilité de proies. On craint aussi que la compétition pour les proies augmente si des changements climatiques étendaient la saison favorable aux oiseaux marins et aux animaux non adaptés aux conditions de glace du Saint-Laurent. Toutefois, sans données fiables sur le régime alimentaire du béluga et des autres mammifères marins, il est difficile de mesurer le degré de compétition pour les ressources alimentaires.

Prises accidentelles

Dans le golfe du Saint-Laurent, les pêcheurs rapportent régulièrement des prises accidentelles impliquant des marsouins communs et plus rarement d’autres espèces de cétacés. Les prises accidentelles dans les engins de pêche sont plus rares dans l’aire estivale des bélugas. Depuis la mise sur pied du programme de récupération des carcasses de bélugas du Saint-Laurent en 1982, moins de cinq cas d’empêtrement de béluga dans un engin de pêche ont été rapportés dans l’estuaire du Saint-Laurent. S’il est rare que les bélugas s’empêtrent dans des engins de pêche, cela est probablement attribuable à la faible importance de l’industrie de la pêche dans l’aire de distribution estivale du béluga, à la faible utilisation des filets maillants ainsi qu’aux capacités d’écholocation exceptionnelles des bélugas. Les risques d’empêtrement peuvent cependant être beaucoup plus importants pour les animaux qui s’aventurent hors de leur secteur habituel, où les activités de pêche sont plus répandues.

  • Béluga pris dans un engin de pêche à la palangre
  • Crédit : © GREMM

Collisions avec les bateaux

L’estuaire du Saint-Laurent est fréquenté par plusieurs types de bateaux susceptibles d’entrer en collision avec les bélugas; des rencontres pouvant être fatales, causer des blessures et affecter la survie des individus. Les bélugas sont probablement plus vulnérables aux embarcations d’excursion et de plaisance, qui ont des vitesses et des directions très variables, qu’à la flotte marchande. La curiosité manifestée par les bélugas face à ces embarcations contribue aussi à augmenter leur vulnérabilité. Plusieurs bélugas de l’estuaire présentent des blessures et des cicatrices attribuables vraisemblablement à une collision avec un navire. Ces marques servent aujourd’hui à différencier les bélugas grâce à la photo-identification.

Évènements catastrophiques

Déversements de produits toxiques

À ce jour, peu de déversements importants sont survenus dans le Saint-Laurent. L’estuaire étant un habitat semi-fermé, les conséquences d’un déversement pourraient être plus importantes comparativement à la mer. Entre autres problèmes envisagés, les gaz dégagés par l’évaporation du pétrole en surface pourraient endommager certains organes fragiles et une partie même du pétrole pourrait être ingérée par l’intermédiaire des proies contaminées. Ces problèmes seraient encore plus importants l’hiver, puisque le pétrole aurait tendance à s’accumuler près des glaces, un endroit où les bélugas passent une grande partie de leur temps. Cette menace est donc considérée comme potentiellement très dangereuse pour la population de bélugas du Saint-Laurent.

Épidémie

Les virus constituent la principale source potentielle d’épidémie. En particulier, le morbillivirus aurait causé la mort ces dernières années de centaines, voire de milliers de phoques et de cétacés dans le monde. Bien que des phoques du Saint-Laurent examinés jusqu’en 1999 avaient des anticorps contre le morbillivirus (signe de l’exposition au virus), on n’en a pas trouvé chez les bélugas examinés. Deux possibilités se dessinent : peut-être les bélugas n’ont-ils jamais été exposés au morbillivirus ou peut-être y sont-ils résistants? Dans le premier cas, la population des bélugas du Saint-Laurent serait très vulnérable à une épidémie si elle entrait en contact avec ces virus. S’ils ne sont pas résistants, une épidémie au morbillivirus dans la population de bélugas du Saint-Laurent pourrait leur être fatale étant donné la petite taille de la population. Aussi, étant donné la possibilité que le système immunitaire des bélugas soit affecté par l’exposition à plusieurs contaminants, leur vulnérabilité à de telles maladies en serait accrue. D’autres pathogènes, comme la bactérie Brucella et le protozoaire Toxoplasma gondii peuvent également causer des maladies infectieuses chez les bélugas.

Efflorescence d’algues toxiques

Été 2008, une marée rouge s’étendant sur 600 km2 a frappé l’estuaire du Saint-Laurent et aurait causé la mort de dix bélugas. La prolifération de l’algue toxique Alexandrium tamarense a causé la mort de plusieurs cétacés, de dizaines de phoques et de milliers d’oiseaux, d’invertébrés et de poissons. La neurotoxine produite par l’algue, ingérée via les proies, paralyse les animaux, entraînant l’asphyxie. L’eutrophisation, les changements climatiques et l’altération du régime des pluies qu’ils entraînent pourraient causer un accroissement des efflorescences d’algues et rendre cette menace significative pour les bélugas du Saint-Laurent.

Activités scientifiques

De par leur statut menacé, les bélugas du Saint-Laurent ont fait l’objet de plusieurs études scientifiques. Poses d’enregistreurs, photo-identification, prises de biopsies et suivis de troupeaux en bateau et de la côte; ces recherches, nécessaires à l’acquisition de connaissances sur les bélugas, sont toutefois susceptibles de les déranger. Les travaux de recherche susceptibles de déranger des mammifères marins requièrent un permis de Pêches et Océans Canada en tout temps et de Parcs Canada lorsque l’étude se réalise dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

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  • Chasse au béluga dans le Saint-Laurent
  • Crédit photo: © Archives INESL

Chasse

La chasse est considérée comme le facteur principalement responsable du déclin de la population de bélugas du Saint-Laurent; des milliers d’individus ont été chassés à la fin du 19e siècle. Aujourd’hui, la chasse est interdite et le braconnage n’est plus considéré comme un problème.

 

Objectifs de rétablissement

1. Réduire dans l’écosystème du Saint-Laurent, les contaminants toxiques susceptibles de nuire au rétablissement

L’équipe de travail du programme de rétablissement reconnaît que pour permettre le rétablissement de la population de bélugas, il est essentiel de restreindre encore davantage les quantités de substances nocives dans l’écosystème du Saint-Laurent et des Grands Lacs en provenance d’effluents et de l’atmosphère; de poursuivre les efforts de recherche pour mieux comprendre les effets de ces contaminants ainsi que leur évolution dans les tissus des bélugas et de leurs proies; de prendre des mesures pour réduire au minimum la recirculation des contaminants déjà présents dans le système, notamment les sédiments, et l’introduction de nouveaux contaminants ; et de poursuivre le nettoyage des sites terrestres aquatiques contaminés dans le bassin du Saint-Laurent et des Grands Lacs.

2. Réduire le dérangement causé par les activités humaines

Le programme de rétablissement présente des stratégies qui visent à réduire le dérangement et à favoriser une cohabitation viable entre les bélugas et les humains. Pour réussir ce pari, une meilleure compréhension des impacts du dérangement et de la pollution sonore est essentielle tout comme adopter, réviser et appliquer des mesures de protection aux sites très fréquentés par les bélugas. L’importance de ne pas déranger les bélugas devrait être publicisée et des mesures devraient être prises pour assurer que les bélugas ne deviennent pas les cibles des excursions aux baleines.

3. Assurer des ressources alimentaires accessibles et adéquates au béluga

Il faut protéger les sites de fraie, d’alevinage et les voies migratoires des proies du béluga, poursuivre les recherches sur le régime alimentaire du béluga, et prévenir de nouvelles activités de pêches susceptibles d’avoir un impact sur les bélugas ou ses proies.

4. Atténuer les effets des autres menaces sur le rétablissement de cette population

Développer et mettre en place des mesures de protection adéquate pour les projets côtiers; maintenir le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins ; suivre les incidents avec les engins de pêche ; conserver et améliorer le programme de récupération des carcasses, avec une attention particulière envers les causes de mortalité, et élaborer des plans d’urgence en cas de déversement, d’efflorescence et d’épizootie sont des mesures visant à atténuer les effets des multiples menaces freinant le rétablissement de la population de béluga du Saint-Laurent.

5. Protéger l’habitat du béluga sur toute son aire de répartition

Il sera essentiel de poursuivre l’effort de recherche pour approfondir les connaissances sur les zones de fréquentation intensive des bélugas, selon les saisons, ainsi que les menaces planant sur ces habitats et de mettre en place des mesures de protection par divers outils légaux (aires marines protégées, plan de zonage, etc.).

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  • Crédit photo : © GREMM

6. Assurer un suivi de la population

Il est essentiel de surveiller l’état de la population de bélugas du Saint-Laurent afin de détecter toute amélioration ou détérioration. Ceci implique la réalisation de recensements de la population tous les trois ans au minimum et l’étude des carcasses des bélugas trouvés morts, lesquelles ont jusqu’ici constitué la principale source d’informations sur la biologie des bélugas (maladies, concentration de contaminants, âge au moment de la mort, etc.). On doit aussi étudier la structure et la taille de la population afin de détecter les tendances, comprendre le patron de mortalité et identifier les problèmes de recrutement. Les données obtenues sur des animaux vivants permettraient d’élucider les relations entre les contaminants et divers indicateurs de santé.

Dernière mise à jour: 2012