Pollution sonore

Quel est le danger pour les baleines?

Malgré ce qu’en disait Jacques Cousteau, les océans sont loin d’être le «monde du silence». Le vent, les déplacements des plaques tectoniques et les appels des baleines composent une trame sonore complexe. Mais depuis cinquante ans, les activités humaines ont complètement transformé cette trame sonore. On parle même de pollution sonore, et les biologistes s’inquiètent de ses effets sur les mammifères marins. Pourquoi? D’une part, les océans sont devenus très bruyants, et le niveau de bruit ne cesse d’augmenter. D’autre part, les mammifères marins dépendent des sons pour se diriger, s’alimenter, se reproduire et socialiser. Avec la chasse, la perte d’habitats et la contamination chimique, le bruit est aujourd’hui reconnu comme l’une des menaces les plus dangereuses pour la survie des mammifères marins.

Des océans bruyants…

Le transport maritime, les industries minière et pétrolière, les activités militaires, la thermométrie acoustique et les pêcheries contribuent tous à l’augmentation implacable du niveau sonore dans les océans. Et encore, tous ces sons pourraient voyager jusqu’à 70% plus loin d’ici 2050 avec l’augmentation de l’acidité des océans liée au gaz à effet de serre.

Cargo dans le fjord du Saguenay

  • Cargo dans le fjord du Saguenay
  • Crédit photo : © GREMM

Avec la mondialisation, la flotte marchande a fortement augmenté et l’on prévoit qu’elle doublera à nouveau d’ici 2025. Tous ces navires (pétroliers, remorqueurs, cargos, brise-glace, etc.) remplissent les moindres recoins des océans d’un constant grondement dans une bande de fréquences autour de 500 Hz.
Les activités de forage sont aussi une importante source de bruit de basses fréquences. Par exemple, l’exploration pétrolière nécessite l’utilisation d’une série de fusils à air comprimé remorquée par un bateau, causant des dizaines de milliers d’explosions. En fait, de l’exploration à la production jusqu’au démantèlement des installations à la fin de la vie d’un site, toutes les étapes de l’exploitation du sous-sol des océans ajoutent au niveau de bruit.

 

L’armée américaine et l’OTAN font eux aussi grimper le volume dans les océans. Afin de détecter les sous-marins devenus très silencieux, ils ont développé des systèmes de sonars à basses fréquences (Low Frequency Active sonar systems ou LFA). Ces systèmes ne se contentent pas d’être à l’écoute, ils produisent de puissants faisceaux sonores (230 décibels à la source) se propageant à des centaines de kilomètres à la ronde.

Les sons de basses fréquences voyagent très loin, et cette caractéristique en fait un outil de recherche intéressant. Puisque la vitesse du son dépend de la température, on peut évaluer la température moyenne de l’eau en mesurant le temps que prend un son pour parcourir une distance connue. Dans le cadre du programme baptisé ATOC (Acoustic Thermometry of Ocean Climate), des chercheurs américains ont disposé dans le Pacifique deux émetteurs (l’un en Californie et l’autre dans l’archipel d’Hawaï) et une douzaine de récepteurs afin d’étudier les changements climatiques. Pendant dix ans, ces émetteurs ont produit des sons de 195 décibels à intervalles réguliers. Le même groupe de chercheurs envisage de disposer de tels émetteurs dans tous les océans.

Les pêcheries ont aussi ajouté à la pollution sonore en tentant de régler le problème des prises accidentelles de mammifères marins dans les engins de pêche. Les pêcheurs installent des sortes d’épouvantails sonores afin d’éloigner les baleines et les pinnipèdes. L’effet de ces sons est relativement localisé comparativement à celui des sources de bruit discutées plus haut. Cependant, ces balises sonores visent à produire un effet sur les mammifères marins et pourraient avoir des impacts importants sur l’utilisation d’habitats critiques par des espèces côtières, comme le marsouin commun.
Enfin, la construction d’infrastructures en mer, comme des ports, des plates-formes pétrolières ou gazières, des stations marémotrices ou éoliennes, fait aussi grimper le volume dans les océans.

…un danger pour les baleines?

Les effets de la pollution sonore sur les baleines dépendent entre autres de la distance de la source de bruit. Si le son est puissant et les animaux tout près, il pourra entraîner des dommages permanents aux oreilles, des blessures internes et même la mort. Des sons moins puissants peuvent tout de même entraîner des surdités temporaires, comme l’ont démontré des études en captivité sur des phoques, des dauphins et des bélugas. De précédentes études sur les échouages de baleines lors d’exercices militaires ont même établi qu’elles présentaient des lésions internes, notamment au niveau des oreilles internes et des régions cervicales. Les Nations Unies, la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA) aux États-Unis et la Commission baleinière internationale (CBI) ont d’ailleurs suggéré que l’usage de sonars actifs militaires et les échouages de cétacés pouvaient être liés.

Baleine noire

  • Baleines noires de l’Atlantique Nord
  • Crédit photo : © Jean Lemire

Une étude, publiée en février 2012 et réalisée à partir des fèces des baleines noires de la baie de Fundy, a démontré que plus la pollution sonore est importante, plus le taux d’hormone dite du stress est élevé. C’est à l’occasion des événements du 11 septembre 2001 que les chercheurs ont pu établir ce lien. En effet, lors de cette journée, le trafic a considérablement diminué et le volume des émissions sonores émises sous la surface a chuté de moitié. Une baisse d’hormone, telle que celle de 2001, saisonnière ou ponctuelle, n’avait jamais été observée chez ces baleines au cours d’études précédentes.

De plus, exposées à des stress multiples, les baleines pourraient également souffrir d’accidents de décompression liée à la plongée. En effet, ce type de son intense pourrait avoir un impact direct sur la formation de bulles d’azote ou bien sur le comportement des baleines qui modifieraient le profil de leurs plongées (temps et profondeur), ce qui provoquerait une saturation excessive des tissus et une importante formation de bulles de gaz. Ces résultats, issus d’un séminaire regroupant une vingtaine d’experts internationaux en physiologie liée à la plongée, aussi bien chez les humains que les mammifères marins, sont publiés sur le site Internet de Proceedings of the Royal Society B.

En plus des effets physiologiques, les sons d’origine humaine peuvent avoir des effets sur le comportement des cétacés. Des études ont montré que des sons relativement puissants peuvent inciter les baleines à dévier de leur trajectoire ou réduire leur période d’alimentation. L’exposition chronique pourrait même forcer des populations de mammifères marins à abandonner des habitats. Certaines espèces de cétacés cessent de vocaliser, pendant quelques heures voire quelques jours, quand ils sont exposés à des sons de basses fréquences. De plus, même à des milliers de kilomètres de toute source de bruit, les baleines pourraient souffrir de l’augmentation du bruit de fond dans les océans, qui masquerait certains sons importants. Cet effet pourrait faire la différence entre détecter une proie ou non, échapper à un prédateur ou non, retrouver les membres de son groupe ou non. On craint d’autant plus les impacts de cette forme de pollution que les bandes de fréquences utilisées par les baleines sont justement celles où les niveaux sonores ont le plus augmenté dans les océans. Dans certaines zones marines, la distance à laquelle les rorquals bleus communiquent aurait même été réduite de 90% en raison de l’augmentation du bruit.

Malheureusement, il existe peu de données pour évaluer les véritables problèmes posés par la pollution sonore. Les études publiées traitent surtout des effets à court terme, et elles soulèvent beaucoup de questions. Que signifient réellement ces réactions pour la biologie des animaux? Quand il n’y a pas de réactions apparentes, les animaux sont-ils pour autant hors de danger? Et qu’en est-il du reste de l’écosystème? Les baleines pourraient-elles souffrir de la pollution sonore via son impact sur leurs sources de nourriture? Les biologistes n’ont pas encore de réponses à ces questions complexes. À l’automne 2011, le programme l’Expérience internationale de l’océan tranquille (IQOE) a été mis en place. S’échelonnant sur dix ans, ce programme vise à acquérir des connaissances scientifiques sur la pollution sonore marine et ses impacts sur les organismes, et à coordonner les recherches à une échelle internationale. Il s’agit de combler les lacunes dans ce domaine encore méconnu et d’envisager des mesures pour limiter l’impact de ces nuisances sonores.

Réglementer la pollution sonore… un défi de taille

Bien que la problématique soit connue depuis les années 1970, les initiatives pour la réduire sont relativement récentes. Des rapports publiés en 2008 par la Fondation Européenne de la Science et par la National Marine Fisheries Service (NMFS) ont tous préconisé l’établissement de normes pour contrer cette pollution sonore. Une coalition de groupes environnementaux, chapeautée par le Natural Resources Defense Council (NRDC) annonçait en 2008 avoir conclu un accord avec la Navy américaine, après des années de batailles juridiques. La Navy, reconnaissant l’impact de ses sonars sur les cétacés, s’engage à financer des recherches, à préparer des études d’impacts et à rendre publiques ses informations sur les sonars.

Chose certaine, le suivi à long terme de l’impact de la pollution sonore sur la vie des océans en général et sur les mammifères marins en particulier est essentiel. Il faudra aussi favoriser la coopération internationale pour trouver des solutions aux problèmes soulevés et des façons pratiques d’appliquer des normes visant à réduire les niveaux de bruit. Ce sont des défis de taille quand on considère la vaste gamme d’activités entraînant la pollution sonore des océans. En fait, cette forme de pollution n’est qu’un aspect d’un problème plus large, d’ailleurs l’une des préoccupations du programme environnemental des Nations Unies : notre utilisation grandissante des océans.

Et dans le Saint-Laurent ?

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  • Crédit photo : © Gremm

Le trafic maritime combiné à la topographie y crée des lieux extrêmement bruyants, parmi les plus bruyants en Amérique du Nord, par exemple à l’embouchure du Saguenay. La construction d’infrastructures en milieu marin ou la prospection gazière sont des projets qui soulèvent de grandes inquiétudes pour l’intégrité du Saint-Laurent, entre autres, en ce qui a trait à la pollution sonore. Le stress chronique a des effets sur la physiologie, en particulier sur le système immunitaire. Daniel Martineau, vétérinaire à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, suit les pathologies des bélugas du Saint-Laurent depuis 1982. Il souligne que le stress pourrait agir en synergie avec les contaminants et entraîner des effets encore plus importants pour affaiblir le système immunitaire, en particulier chez les jeunes animaux. Et si le bruit constant que nous leur imposons réduisait les chances des bélugas de faire face à l’ensemble des menaces qui pèsent sur cette fragile population?

 

Dernière mise à jour: 2013