L’état de santé du Saint-Laurent

Depuis plus de deux siècles, le Saint-Laurent a subi de nombreuses avaries liées aux activités industrielles, à l’agriculture, à l’urbanisation ou au trafic maritime. Les changements climatiques déjà observables ajoutent une nouvelle donne. Le sujet est complexe et l’analyse requiert de la prudence, le travail des chercheurs étant toujours en cours. Voici un portrait de l’état de santé du Saint-Laurent.

La pollution chimique change de nature

Dans les années 1980 et 1990, les préoccupations principales concernaient des substances comme le plomb, le mercure et le cadmium ainsi que des molécules organiques telles que les HAP, DDT (insecticide), BPC et mirex (pesticide). Elles provenaient surtout des industries papetières, de l’aluminium et de l’agriculture. Dans le cadre du Plan d’action Saint-Laurent Vision 2000, plus de 100 usines situées en bordure du Saint-Laurent ont diminué leurs effluents toxiques de 90 % depuis 1988. De bonnes nouvelles comme celles-ci ont des conséquences positives sur l’état de santé du Saint-Laurent, mais la guerre contre la pollution est loin d’être gagnée.

Dans le tronçon fluvial du Saint-Laurent, plusieurs sites des îles de Montréal et d´Orléans sont maintenant propres à la baignade. Le poisson y dépasse rarement les taux de mercure (et d’autres contaminants) tolérés par Santé Canada, et les niveaux de mercure et de BPC dans les sédiments ont respectivement atteint les seuils d´effet mineur et sans effet. Toutefois, d’autres secteurs du Saint-Laurent, surtout près des zones urbaines, demeurent fortement pollués, et on doit toujours limiter notre consommation de poissons pêchés dans le fleuve.

D’importantes améliorations sont aussi notées pour l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, ainsi que pour le Saguenay. De façon générale, les quantités de métaux lourds (mercure, cadmium, plomb, zinc, cuivre) ont beaucoup diminué. Les efforts de réglementation et le fait d’avoir retiré ces métaux de certains procédés de fabrication ont porté fruit. Aujourd´hui, les taux de mercure mesurés chez la crevette nordique du Saguenay sont conformes aux normes établies par Santé Canada, alors qu’ils étaient inquiétants dans les années 1970. L’apport de mercure toujours existant est atmosphérique, provenant surtout de la combustion du charbon dans la zone des Grands Lacs et du Midwest américain. Aussi, les concentrations de BPC et de DDT dans les sédiments de l’estuaire et du golfe ont grandement diminué tout comme les HAP dans ceux du fjord. Cependant, il n’existe pas de données récentes pour les organismes vivants. En effet, les HAP sont métabolisés par de nombreuses espèces incluant les mammifères et sont difficiles à détecter. Les produits de la pêche présentent des niveaux de contaminants sous les limites établies pour la commercialisation. La population de fous de Bassan de l´île Bonaventure, autrefois menacée par les fortes teneurs en DDT dans les oeufs, atteint aujourd´hui environ 50 000 couples.

Même si l’apport des toxiques a cessé ou considérablement diminué, ils sont encore présents dans le système; ils se sont déposés sur le fond et peu à peu intégrés dans les sédiments. Ils sont toutefois régulièrement remis en suspension, par le brassage naturel des eaux ou par le dragage nécessaire à l’entretien et au développement de la voie maritime du Saint-Laurent. Le TBT, peinture toxique anti-salissure, aujourd’hui interdit et retiré du marché, est encore sur la coque de beaucoup de navires commerciaux. Ce produit est hautement toxique pour plusieurs espèces aquatiques, incluant les mammifères marins. Les organobromés sont parmi les plus récentes substances dont la toxicité a été découverte bien après leur déploiement massif dans l’environnement. Ces produits, utilisés pour améliorer la résistance des matières plastiques au feu, sont présents dans une multitude de produits courants : boîtiers d’ordinateurs et de téléviseurs, composants électriques et électroniques, tissus, matériaux de rembourrage, etc. Si on connaît encore peu leurs effets sur l’environnement, on sait déjà que certains sont très persistants et en augmentation spectaculaire dans les organismes vivants : chez les bélugas du Saint-Laurent, les concentrations augmentent de façon exponentielle, doublant tous les trois ans. Une réglementation pour restreindre, voire interdire, leur usage est actuellement en développement.

Les égouts des municipalités et les eaux usées des bateaux représentent également une source de pollution. Selon une étude récemment parue, les mammifères marins sembleraient être de plus en plus victimes de maladies frappant habituellement les animaux domestiques, possiblement lié à ces transferts d’eau. Sur les deux rives du fleuve, la qualité des systèmes d’épuration est très inégale, et parfois sommaire. Toutes ces problématiques sont complexes, les réglementations évoluent et leur application prend du temps.

Un système qui étouffe

En plus de la pollution chimique, on s’inquiète de la réduction d’oxygène dans les eaux profondes de l’estuaire: l’oxygène dans ces eaux semble avoir diminué de 50 % en moins de 20 ans. Le phénomène d’eutrophisation est mieux connu dans les lacs et les rivières mais il existe dans de nombreuses baies et petits estuaires trop exposés à la contamination organique et principalement aux nutriments (azote, phosphore, …) provenant de l’agriculture, de l’élevage intensif et des égouts urbains. Il en résulte une prolifération de végétaux, d’algues et de déchets organiques qui stimulent les bactéries et en bout de ligne provoquent une asphyxie du milieu. Dans le cas de l’estuaire maritime, le développement excessif et rapide des microalgues pourrait entraîner des problèmes de carence en oxygène dans les eaux profondes dont le renouvellement est très lent. Une réduction trop importante de l’oxygène au fond de l’estuaire pourrait conduire directement à des modifications profondes de l’écosystème benthique : réduction de la biodiversité et passage vers des espèces plus tolérantes à la rareté de l’oxygène, fuite des poissons et des crustacés vers des sites mieux aérés parce qu’ils sont plus actifs que les vers ou les Échinodermes et ont des besoins constants en eau bien oxygénée. Aujourd’hui, le phénomène s’étend même jusqu’à Sept-Îles dans le golfe du Saint-Laurent.

Un climat qui change

Depuis quelques années, le réchauffement global de la température de l’air et les modifications des courants océaniques planétaires ont une influence sur les masses d’eau du Saint-Laurent. On leur attribue des changements observés du point de vue de leur salinité, de leur température, de l’apport en eau douce, de la couverture de glace, de la structure des différentes couches et de leur système de circulation. Les chercheurs tentent de comprendre comment réagissent les espèces vivant dans le Saint-Laurent. Ces changements climatiques pourraient se traduire par des transformations importantes à la base de la chaîne alimentaire, ce qui aurait ensuite des répercussions jusqu’aux grands prédateurs que sont les baleines.

Introduction d’espèces envahissantes

Des espèces aquatiques envahissent les eaux canadiennes depuis des siècles, mais le rythme de ces invasions n’a jamais été aussi rapide qu’aujourd’hui. Faute de prédateurs naturels, les plus agressives se propagent rapidement. Elles peuvent bouleverser l’écosystème au point de le rendre inhospitalier pour les espèces indigènes, modifiant l’habitat, faisant compétition ou prédation et introduisant des agents pathogènes. Dans le Saint-Laurent, on a recensé jusqu’à maintenant 86 espèces envahissantes, dont la plupart ont d’abord été introduites dans les Grands Lacs. La moule zébrée, le gobie à taches noires, le crabe chinois à mitaines, la tanche et la châtaigne d’eau figurent parmi les espèces exotiques envahissantes les plus préoccupantes en eau douce. En milieu marin, une quarantaine d’espèces invasives ont été répertoriées dont le crabe vert et une algue verte, appelée doigt noirou ou voleuse d’huîtres. La majorité de ces espèces envahissantes proviendraient des eaux de ballast des navires commerciaux. Depuis l’adoption par le Canada de lignes directrices pour le contrôle des eaux de ballast des navires se dirigeant vers les Grands Lacs en 1989, le nombre des mentions d’introduction d’espèces aquatiques non indigènes dans le bassin Grands Lacs–Saint-Laurent attribuable au transport maritime a diminué de moitié. En 2006, les lignes directrices facultatives sont devenues obligatoires, ce qui devrait aider à réduire davantage les risques d’introductions.

À la pollution chimique et aux changements climatiques s’ajoutent les effets pervers d’autres activités humaines comme le trafic maritime (pollution sonore, risques de collisions, dragage) ou la pêche (surexploitation, pratiques destructives). Le Saint-Laurent et ses habitants sauront-ils s’accommoder de la présence humaine? Il faudra apprendre à nous faire plus discrets dans cet environnement fragile pour profiter encore longtemps de ses largesses.