Contrôle des populations

Le rendement des pêcheries est une préoccupation à la fois économique et humanitaire, surtout depuis que la croissance de la population humaine pose le problème de l’approvisionnement en nourriture. C’est pourquoi les mammifères marins qui se nourrissent de poissons sont parfois perçus comme des compétiteurs à contrôler afin d’augmenter notre part du buffet. Les pêcheurs s’inquiètent de l’impact que les phoques et les baleines peuvent avoir sur les stocks de poissons exploités, et les pays chasseurs de baleines utilisent cet argument pour faire valoir la nécessité de leurs activités de prélèvement. Mais quel rôle les mammifères marins jouent-ils véritablement dans la réduction des stocks de poissons? Et le contrôle de leurs populations permettrait-il vraiment d’augmenter le rendement des pêcheries?

Les mammifères marins sont-ils coupables ?

Examinons le cas de l’effondrement des stocks de morue dans le golfe du Saint-Laurent. Bien que le gouvernement et les pêcheurs ne s’entendent pas sur la cause première de cette situation, ils s’entendent pour dire que l’abondance des phoques dans le golfe du Saint-Laurent pourrait nuire au rétablissement des stocks de morues. Vérité scientifique indiscutable ou syndrome du bouc émissaire? Réduire les populations du phoque du Groenland et du phoque gris permettrait-il vraiment de renverser la vapeur et de voir les morues pulluler à nouveau? C’est une question encore débattue comme le démontre le rapport intitulé « Vers le rétablissement des poissons de fond et d’une pêche durable dans l’Est du Canada » du Conseil pour la conservation des ressources halieutiques (CCRH) paru en septembre 2011 et qui préconise l’abattage de 140 000 phoques gris en 5 ans, pour vérifier leur impact sur le rétablissement de la morue dans le sud du golfe.Science ou politique?

Un appel à la prudence

Dans le cas du déclin du saumon de l’Atlantique, on s’est aussi demandé si les phoques étaient à blâmer. Les études démontrent que les saumons sont très peu consommés par les phoques. Par exemple, des 700 estomacs de phoques gris récoltés à l’île d’Anticosti, un endroit très fréquenté par le saumon atlantique, un seul contenait du saumon. De même, l’examen de 9 000 estomacs de phoques du Groenland au cours des trente dernières années n’a révélé la présence que d’un seul saumon. Le mystère du déclin du saumon est complexe, et les phoques ne semblent pas y tenir un rôle important.

Rappel historique : le cas des bélugas du Saint-Laurent

Dans les années 1920, les bélugas du Saint-Laurent ont été accusés d’être les responsables de la rareté des morues et des saumons. Le gouvernement distribuait carabines et cartouches et offrait des primes aux pêcheurs pour abattre le plus de bélugas possible. Après huit ans de ce système, le docteur Vladykov a entrepris une étude sur le régime alimentaire du béluga. Ses travaux ont prouvé que le béluga se nourrissait essentiellement d’espèces sans valeur commerciale, telles que lançon d’Amérique, capelan, chabot, néréis, palourde, calmars, poulpes et divers crustacés.

 

Moins de mammifères marins, plus de poissons?

Quoi qu’il en soit, si on voulait tout de même se garantir une part plus substantielle des stocks de poissons, contrôler les populations de mammifères marins serait-il une méthode efficace? L’argument en faveur de cette méthode semble tout simple : il suffit de réduire la taille d’une population de prédateur pour augmenter celle d’une espèce (espèce 1) intéressante pour la pêche, et ainsi augmenter les prises. Toutefois, si l’on ajoute à ce raisonnement une autre espèce de poisson (espèce 2) qui est à la fois une proie du prédateur et un prédateur de l’espèce 1, le problème se complexifie. En effet, la réduction du nombre de prédateurs favorisera la population de l’espèce 1, mais elle favorisera du même coup la population de l’espèce 2. L’augmentation de la population de l’espèce 2 pourrait alors se traduire par une pression de prédation encore plus grande sur l’espèce 1! Il est en fait très difficile de prédire si la population de poissons convoités (espèce 1) augmentera ou diminuera en réponse à une diminution d’un de ces prédateurs. Et ce modèle est encore très simplifié par rapport à ce qui se passe réellement en milieu naturel: il existe souvent non pas deux mais des milliers de «chemins» entre le prédateur visé et la proie convoitée par les pêcheries. Pour rendre un tel modèle plus réaliste, il faudrait ajouter la notion de temps : comme certains « chemins » sont plus longs que d’autres, il peut arriver qu’on obtienne l’effet voulu à court terme, mais qu’ensuite l’effet inverse se manifeste.

Lyne Morissette, de l’Institut des sciences de la mer à Rismouki (ISMER), s’est penchée sur la question de l’impact des grands cétacés sur les écosystèmes tropicaux du Nord-Ouest africain des Caraibes en réponse à la théorie japonaise controversée : les baleines à fanons sont les principales responsables de l’effondrement mondial des stocks de poissons, et la chasse aux baleines est une méthode efficace pour contrer ce déclin. Certains pays des régions côtières comme les Caraibes appuient ce modèle et se présentent en faveur d’une chasse aux cétacés pour la sécurité de leur économie, qui bien souvent, dépend des pêcheries. Les résultats de l’étude, parus dans la revueScience, démontrent qu’une élimination même complète des baleines à fanons ne conduirait à aucune augmentation significative des stocks de poissons économiquements importants dans ces régions. Non seulement l’impact des baleines sur ces poissons est quasi-inexistant, mais il est cent fois moindre que celui des pêches. Malgré les incertitudes qui prévalent, beaucoup de pressions persistent pour faire porter le fardeau aux mammifères marins. Ceux-ci sont-ils pointés du doigt parce qu’ils sont plus visibles que d’autres prédateurs? Serait-ce parce qu’ils sont déjà considérés comme une peste par les pêcheurs à cause du problème de prises accidentelles dans les engins de pêche?

Moins de poissons… moins de mammifères marins?

Et si on posait la question inverse? Si on se demandait quels effets les pêcheries peuvent avoir sur les mammifères marins? Existe-t-il des cas où l’humain est entré en compétition avec eux et a appauvri leurs ressources alimentaires? Que se passera-t-il si on lève le moratoire sur les espèces fourragères, c’est-à-dire celles qui sont à la base de la chaîne alimentaire? Et si la pêche au krill, un petit crustacé dont dépendent une foule de prédateurs, prend son essor, quels en seront les effets sur les populations d’oiseaux, de mammifères marins et de poissons?

Les humains, contrairement aux prédateurs naturels, ont accès à une technologie puissante et à une abondance de ressources alternatives. Les pêcheries peuvent avoir un impact important sur les populations de prédateurs, ainsi que sur l’écosystème entier. Mieux gérer les prélèvements que nous faisons dans la nature et freiner l’exploitation excessive du milieu marin semblent être les meilleures solutions à envisager, autant pour assurer le rendement des pêcheries que pour protéger les écosystèmes marins.

 

Dernière mise à jour: 2014