Les collisions avec les navires

Les collisions entre les navires et les cétacés sont assez fréquentes bien que les premiers soient plutôt bruyants et que les seconds aient une bonne ouïe. Les cétacés sont pourtant capables de réagir rapidement au danger, mais dans certaines situations ils sont moins alertes, par exemple quand ils dorment ou se reposent à la surface, mangent, allaitent leur petit ou se reproduisent. S’ils sont surpris par un navire, ils n’ont pas toujours le temps de réagir ou de se déplacer, particulièrement les espèces les plus lentes. Les collisions sont une cause reconnue de mortalité des cétacés dans le monde, mais on dispose de peu d’informations à ce sujet. Il est donc difficile d’évaluer l’importance et les répercussions des collisions sur les populations de cétacés. Clairement, pour certaines populations très réduites comme la baleine noire de l’Atlantique Nord, la menace est réelle. Il n’est cependant pas évident d’élaborer des mesures d’atténuation appropriées.

Des blessures qui parlent

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  • Le rorqual commun Zipper
  • Crédit photo : © GREMM

Une collision entre un navire et un cétacé peut, selon l’angle et la force de l’impact, blesser ou tuer l’animal. Les hélices des navires peuvent entailler et couper la chair et la graisse de l’animal et sectionner des parties de sa queue. D’autres types de blessures requièrent un examen plus attentif pour déceler une collision avec un navire. L’impact peut entraîner des fractures et des ecchymoses qui ne sont pas toujours apparentes. Étant donné la force nécessaire pour briser les gros os des cétacés, il est peu probable que les fractures du crâne, de la mâchoire et des vertèbres soient causées par autre chose qu’une collision avec un navire. Les côtes et les os des nageoires pectorales, plus fragiles que les gros os, peuvent être brisés par le roulement des animaux échoués sur la rive et ne sont pas nécessairement attribuables à l’impact d’un bateau. Certains cétacés, généralement les espèces les plus élancées telles que les rorquals, se font parfois prendre par l’étrave d’un navire. Ils se font alors transporter sur une certaine distance jusqu’à ce que l’équipage se rende compte de la situation ou que le navire ralentisse, généralement à l’arrivée au port. Par exemple, un rorqual commun frappé par un navire de croisière au large de Cape Cod au Massachusetts en 1995 s’est fait transporter sur l’étrave du navire sur plus de 1000 km jusqu’aux Bermudes.

Un portrait incomplet mais préoccupant

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  • Rorqual commun traîné par un navire jusqu’à Contrecoeur, 2006
  • Crédit photo : © RSears-MICS photos

Ces incidents sont peu documentés, car les équipages n’ont pas toujours conscience de la collision ou ne la rapportent pas aux autorités compétentes. De plus, les carcasses peuvent couler et ne jamais refaire surface, surtout si l’impact a sectionné l’animal. On encourage les navigateurs à rapporter de telles collisions. Cela permet de rechercher un cétacé blessé et de lui porter secours ou de localiser une carcasse à la dérive qui représente un danger à la navigation. À plus long terme, cela permettra également de déterminer les endroits où ces collisions sont plus fréquentes et de prendre les mesures qui s’imposent.

Selon une étude effectuée sur les collisions entre des navires motorisés et les grands cétacés (cétacés à fanons et cachalots) dans diverses régions du monde, les collisions fatales pour les cétacés remontent à la fin des années 1800, époque où les navires ont commencé à atteindre des vitesses de 13 à 15 nœuds (24 à 28 km/h). Les collisions étaient alors peu fréquentes, mais se sont multipliées entre 1950 et 1970 avec l’augmentation du nombre de bateaux et de leur vitesse. Les auteurs de l’étude ont répertorié des collisions avec 11 espèces de baleines. Bien que les impacts avec le rorqual commun soient les plus fréquents, ceux avec la baleine noire australe, la baleine noire de l’Atlantique Nord, la baleine grise, le rorqual à bosse et le cachalot sont assez fréquents dans certaines régions. Il semble que la plupart des blessures mortelles ou graves soient causées par des navires d’une longueur d’au moins 80 m et par des navires se déplaçant à au moins 14 nœuds (environ 25 km/h). Mais des navires de toutes tailles et de tous types peuvent frapper les baleines et leur infliger des blessures plus ou moins importantes.

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  • Crédit photo : © GREMM

Dans le Saint-Laurent, les données sur les collisions entre les cétacés et les navires sont éparses. Parmi 18 cas de collisions rapportés dans la région du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent entre 1992 et 2005, il y a eu au moins une mortalité et entre 1983 et 2004, 6 % des cas de mortalité chez les bélugas ont été attribués à des collisions avec des bateaux. Toutefois, depuis l’entrée en vigueur du Règlement sur les activités en mer dans le parc marin en 2002, un maximum de trois collisions par année a été rapporté. L’analyse de la banque de photo-identification des rorquals bleus du Saint-Laurent par le MICS révèle qu’au moins 5 % des individus portent des marques de collision avec un navire.

Les collisions entre les navires et les cétacés peuvent être très préoccupantes pour les petites populations de cétacés. Elles menacent actuellement la survie des baleines noires de l’Atlantique Nord. En effet, 38 % des mortalités chez cette espèce sont attribuables à une collision avec un navire. Puisque cette population compte moins de 500 individus, les collisions sont le principal obstacle à son rétablissement. Les collisions ont probablement un effet négligeable sur les espèces de cétacés qui sont abondantes, telles que le rorqual à bosse et le rorqual commun, mais elles peuvent être une source de préoccupation pour certaines populations où la fréquence des collisions est élevée. Par exemple, en Méditerranée, où le trafic maritime est intense, 26 % des mortalités de rorquals communs entre 1986 et 1998 étaient attribuables à une collision avec un navire. Puisque cette population est de petite taille et qu’elle ne se reproduit pas avec les autres populations de l’Atlantique, ce taux de collisions est préoccupant.

Des pistes de solution

Que peut-on faire pour réduire ces mortalités? Il semble que la plupart des cétacés frappés par des bateaux ne sont pas vus avant la collision ou ne sont aperçus qu’au dernier moment. Les stratégies d’évitement peuvent donc s’avérer inefficaces pour les grands navires, qui sont peu manœuvrables. Dans les habitats intensivement utilisés par les cétacés, la limitation du passage des navires ou la réduction de leur vitesse, par exemple à moins de 14 nœuds, sont peut-être des mesures plus facilement envisageables. Par exemple, une voie maritime qui traversait un habitat critique de la baleine noire dans la baie de Fundy, au Canada, a été déplacée en 2003. En déplaçant la voie navigable de six kilomètres vers l’est, les chercheurs estiment que les risques de collision ont été réduits de 90 %. En 2008, c’est dans le bassin de Roseway, au sud de la Nouvelle-Écosse, qu’une nouvelle zone à éviter a été désignée.

Du côté des États-Unis, certaines voies navigables ont été reconfigurées sur la côte Est. Parallèlement, un système de survols aériens permettant de repérer les baleines noires et de communiquer leurs positions aux navigateurs a été mis en place. Mais cette technologie ne permettrait de repérer qu’une baleine noire sur quatre; qui plus est, elle est limitée par la météo et est risquée pour les observateurs. Un système d’écoute a donc été développé par Christopher Clark de Cornell University et financé par les compagnies gazières ; il signale la présence des cétacés aux navires gaziers qui doivent ralentir et les éviter.

Caméras thermiques pour détecter le souffle des baleines, système de repérage en temps réel en Méditerranée… plusieurs outils se développent pour réduire les risques de collisions entre les navires et les baleines. Au Québec, des chercheurs de l’Université de Montréal ont crée un programme informatique qui devrait réduire les collisions entre navires et baleines dans l’estuaire du Saint-Laurent, à partir des données réelles sur les mouvements des bateaux et des baleines.

Le trafic maritime n’est pas près de diminuer, au contraire. Ce développement se fera-t-il au détriment des baleines? Les mesures testées aujourd’hui pour répondre à l’urgence du déclin de la baleine noire de l’Atlantique Nord serviront peut-être de modèle pour limiter les conséquences sur les autres populations de grands mammifères marins.

 

Dernière mise à jour: 2012