Changements climatiques

Des conséquences sur les baleines ?

Les changements climatiques constituent un phénomène réel et mesuré. Les températures moyennes de l’air et de l’eau de bien des régions ont changé, d’importants courants marins sont modifiés, l’Arctique et l’Antarctique fondent à un rythme inquiétant et l’acidification des eaux les rendent parfois impropres à la vie. Les conséquences des changements climatiques sur le milieu marin sont indéniables, mais personne ne sait encore quels seront les effets sur les baleines. Les scientifiques prévoient toutefois que les changements climatiques toucheront les géants de façon indirecte: en modifiant leur habitat et en affectant leurs ressources alimentaires.

Il faut que ça brasse !

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  • Crédit photo : © GREMM

Les courants marins sont à la base de tout le réseau alimentaire ; ils permettent un mélange des couches d’eau et donc une remise en circulation des nutriments favorisant la croissance d’algues microscopiques. Ils peuvent également contribuer à créer des conditions propices à l’accumulation de plancton animal et de poissons dans certaines zones, comme les remontées d’eau froide et les polynies (zones des pôles libres de glace). Ces zones riches en nourriture sont souvent des habitats critiques pour les cétacés. La température de l’eau, la salinité et les vents régissent en partie les grands courants océaniques ainsi que les courants locaux et seront certainement altérés par les changements climatiques. Ces changements pourraient sérieusement modifier l’habitat des baleines et affecter leur garde-manger, comme les rivières dans lesquelles certains dauphins résident qui sont menacées par l’augmentation du niveau de salinité et des quantités de sédiments.

Le phénomène climatique El Niño est un excellent exemple qui nous permet d’envisager les conséquences des changements climatiques sur les mammifères marins. El Niño est le résultat d’une oscillation naturelle de la pression atmosphérique au-dessus de l’océan Pacifique. Périodiquement, la force des vents diminue, modifiant ainsi les courants de surface et la circulation océanique. Dans le courant de la Californie, de faibles abondances de macrozooplancton, principalement composé de krill, ont été associées aux années El Niño, années chaudes. Ces mêmes années, dans plusieurs zones du Pacifique Est, on note une diminution de proies importante pour les otaries et les phoques. Conséquemment, la condition physiologique des femelles et le nombre de femelles gestantes chutent et le taux de mortalité chez les nouveaux-nés et les jeunes augmente. Malgré un retour aux conditions normales, les populations d’otaries et de phoques ainsi que les stocks de poissons mettent plusieurs années à se rétablir. Dans les eaux du sud de la Californie, un changement de distribution de certains cétacés a aussi été lié au phénomène El Niño et ses conséquences sur le milieu marin. Après la disparition de sa proie préférée, une espèce de calmar, la population de globicéphales tropicaux qui résidaient dans les eaux côtières de la Californie a elle aussi quitté le secteur, à la poursuite de sa proie. Au retour des conditions plus normales et au retour des calmars, une autre espèce de cétacé, le dauphin de Risso, avait déjà élu domicile dans les eaux autrefois occupées par les globicéphales.

Pôle Nord, pôle Sud

Les pôles sont les régions de la planète les plus affectées par les changements climatiques, notamment via la fonte des glaces. On y retrouve plusieurs espèces de cétacés, qui y résident, comme les bélugas et les narvals, ou qui y migrent pour s’alimenter, dont plusieurs espèces de rorquals. En Antarctique, la température moyenne de l’air aurait augmenté de 2,5ºC en 50 ans. Plusieurs chercheurs soupçonnent la réduction du couvert glacier comme responsable de la diminution de 80 % de la biomasse de krill depuis les années 1970 dans l’Atlantique Sud-Ouest, près de la péninsule Antarctique. En hiver, le krill s’alimenterait des algues microscopiques contenues dans la glace. Une perte de glace impliquerait donc une diminution des ressources alimentaires en hiver pour le krill. Les chercheurs s’inquiètent puisque le krill représente la principale ressource alimentaire des baleines de l’Antarctique, dont le rorqual bleu et le petit rorqual.

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  • Crédit photo : © Jean Lemire

En Arctique, les changements climatiques ont déjà eu des effets majeurs ; les températures ont augmenté de 3 à 4ºC en 50 ans et la calotte glaciaire est réduite de 15 à 20% au cours des 30 dernières années. On croit que la diminution des glaces représentera une perte d’importants sites d’alimentation pour plusieurs mammifères marins, comme les bélugas et les narvals, qui profitent de l’accumulation de nourriture à la limite des glaces. L’augmentation de température des eaux de surface aurait également une incidence sur la productivité des océans. Les mammifères marins pourraient alors avoir plus de difficulté à se nourrir à leur faim. La perte d’habitat menace également les phoques annelés et barbus, qui après l’ours polaire, sont les premiers mammifères marins de l’Alaska à être considérés comme en danger de disparition en raison des changements climatiques. Selon une étude parue dans la revue Nature, la fonte pourrait également favoriser l’hybridation d’espèces, des espèces partageant plus souvent le même habitat comme les bélugas et narvals.

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  • Crédit photo : © Jean Lemire

Mais les impacts ne sont pas seulement limités aux régions polaires. Deux études scientifiques observent des transferts d’eaux du Pacifique Nord à l’Atlantique Nord, un phénomène observé la dernière fois il y a près de 8 000 ans. Ce transfert aura des conséquences multiples : risque de nouvelles maladies, compétition, parasites, modification de l’habitat, espèces envahissantes depuis les petits organismes planctoniques aux baleines comme l’épaulard qui s’aventure de plus en plus dans ces milieux froids et ce, au détriment de l’écosystème local.

Et le Saint-Laurent ?

Depuis quelques années, les chercheurs décèlent l’intrusion massive dans le Saint-Laurent d’eaux froides du Labrador. Ces eaux ont des caractéristiques (température, salinité, espèces de plancton) qui leur sont propres et peuvent modifier les masses d’eau du Saint-Laurent. D’ailleurs, depuis le milieu des années 1980, la couche intermédiaire froide du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent est plus épaisse et plus froide. Ces changements des caractéristiques des masses d’eau auront des conséquences sur l’écosystème du Saint-Laurent.

Il est possible que des effets de ces changements soient déjà en cours. Par exemple, on soupçonne que le refroidissement des eaux du golfe du Saint-Laurent depuis une dizaine d’années est responsable du déplacement de l’aire de répartition du capelan vers le sud du golfe. Par ailleurs, la série temporelle mesurée par Michel Harvey de l’Institut Maurice-Lamontagne (Pêches et Océans Canada) suggère une diminution importante du macrozooplancton dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, de l’ordre de 70% entre 1994 et 2003. Des chercheurs croient que cette diminution pourrait s’expliquer par les changements climatiques et les changements des caractéristiques des couches d’eau. Et si le krill constituait 80% du macrozooplancton en 1994, il ne représente plus que 40 % en 2003. Parallèlement, une nouvelle espèce a fait une incursion en abondance dans le Saint-Laurent entre le début des années 1990 et le milieu des années 2000. Il s’agit d’un amphipode des eaux froides de l’Arctique du nom de Themisto libellula. Et il n’est pas passé inaperçu : entre 1994 et 2003, il représentait entre 2 % et 45 % de la biomasse selon les années. Il est possible que des changements dans les communautés de l’écosystème du Saint-Laurent, un important garde-manger pour les baleines, aient des effets à long terme sur les géants.

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  • L’embouchure du Saguenay, Tadoussac
  • Crédit photo : © GREMM

En plus de modifier les caractéristiques des masses d’eau du Saint-Laurent, on craint que les changements climatiques modifient certains phénomènes océanographiques importants, comme celui des remontées d’eau froide, un phénomène particulièrement important à la tête du chenal Laurentien, près de Tadoussac. Les eaux plus douces en provenance des Grands Lacs et du tronçon fluvial du Saint-Laurent, coulent vers l’aval et flottent sur les eaux plus salées de l’estuaire du Saint-Laurent. Ces eaux sont évacuées par le courant de Gaspé qui longe la côte Sud de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent. Cette «perte» constante d’eau permet de maintenir un courant montant du golfe à l’estuaire pour les eaux plus profondes. Or, on craint qu’une réduction de l’apport d’eau douce, causée par une augmentation de l’évaporation (réchauffement climatique) et une diminution des précipitations, atténue par le fait même les forces de pompage qui permettent aux eaux profondes de faire surface à la tête du chenal Laurentien. Ces eaux transportent entre autres le krill, une proie importante pour les baleines de l’estuaire du Saint-Laurent.

Prévoir l’imprévisible

Les mesures mises en place aujourd’hui pour gérer les populations de baleines seront-elles toujours appropriées dans un contexte où leur milieu est en transformation rapide sous l’effet des changements climatiques ? Par exemple, les aires marines protégées (AMP) sont souvent mises en place pour venir en aide à des populations de cétacés en ciblant leurs aires d’alimentation critiques. Or ces habitats pourraient être modifiés et déplacés en raison des changements climatiques. Le concept des AMP devrait-il être alors un concept mobile, adaptable, tenant compte des effets potentiels des changements climatiques? Un autre exemple est la gestion de la chasse à la baleine. La Commission baleinière internationale fait l’objet de grandes pressions de la part de certains des pays membres pour lever le moratoire sur la chasse commerciale. Les fondements de cette requête reposent sur l’augmentation de la taille de plusieurs populations de baleines. Cependant, devant les craintes soulevées par les changements climatiques, est-il encore avisé de prôner une reprise des activités de chasse commerciale à grande échelle?

En couplant la recherche scientifique à des outils de gestion et de protection souples, peut-être relèverons-nous un défi de taille : prévoir l’imprévisible et prendre aujourd’hui des décisions qui contribueront encore demain au rétablissement des baleines.

 

Dernière mise à jour: 2012