De près ou de loin

  • Rorqual à bosse / Humpback whale © René Roy
    21 / 09 / 2017 Par Marie-Sophie Giroux

    Tôt le matin du 17 septembre, sous un ciel couvert et dans une mer d’huile, deux observateurs de Sainte-Anne-des-Monts guettent les mouvements de deux rorquals à bosse. Malgré la distance, l’absence de vent permet d’entendre leurs souffles et le télescope de discerner le patron de coloration noir et blanc sous leurs queues. La même journée, de l’autre côté du Saint-Laurent, à Pointe-des-Monts, un riverain remarque trois rorquals à bosse et deux rorquals communs, tous très près de la côte, à un endroit étonnamment très peu profond.

    © GREMM

    Bad Chemistry en plein «breach». © GREMM

    Les rorquals bleus et les rorquals communs fréquentent généralement les eaux profondes, où le brassage des eaux favorise l’agrégation des proies (zooplancton, poissons). À l’occasion, ces proies entrainent ces chasseurs en eaux moins profondes, parfois même au détriment de leur vie (risque d’échouage, d’empêtrement, etc.). En d’autres lieux, le relief sous-marin accidenté permet des observations terrestres rapprochées. C’est le cas du cap de Bon-Désir, aux Bergeronnes. À quelques mètres devant les rochers s’étend une vallée sous-marine : le chenal Laurentien. « Au pied » de ce promontoire cette semaine passent deux rorquals à bosse, un rorqual commun, une dizaine de petits rorquals et des marsouins communs. Au large, les observateurs en mer rencontrent la femelle rorqual à bosse Bad Chemistry et son nouveau-né. La paire plonge en parfait synchronisme.

    Une partie de l’équipe de la Station de recherche des Iles Mingan (MICS), basée temporairement à Gaspé, poursuit ses efforts de recherche pour trouver le géant des géants : le rorqual bleu. Sans succès pour le moment. Pour ce faire, l’équipe n’hésite pas à s’enfoncer dans l’immensité du golfe du Saint-Laurent. « Les animaux — entre 30 à 40 rorquals à bosse, 15 à 20 rorquals communs et plusieurs petits rorquals — se concentrent tous entre L’Anse-au-Griffon et le cap Gaspé », mentionne Richard Sears, directeur et fondateur du MICS. Les excursionnistes de la région dirigent aussi leurs efforts dans le secteur du cap Gaspé où ils croisent entre autres la route d’une centaine de dauphins à flancs blancs et de plusieurs thons rouges. À l’instar des dauphins, les thons sont de puissants nageurs capables d’aller à une vitesse jusqu’à 30 km/h. Les dauphins, en comparaison, atteignent des pointes entre 25 et 45 km/h, mais leur cadence de croisière tourne plutôt autour de 15 km/h. Les dauphins à flancs blancs sont aussi bien connus pour leurs acrobaties aériennes. Les thons en font seulement à l’occasion.

    Thon © Frédéric Bassemayousse / WWF Mediterranean

    Justement, Jacques Gélineau, collaborateur de l’Institut nordique de recherche en environnement et en santé au travail (INREST) de Sept-Îles, reluque le corps de l’un de ces poissons qui bondit devant lui. L’animal mesure 2 m et il est bleu foncé avec les flancs bleu clair. Durant l’été, le thon rouge se nourrit dans le Saint-Laurent. Il tolère un vaste éventail de températures et migre sur de très grandes distances jusqu’au golfe du Mexique où il fraye l’hiver.

    Toujours à Sept-Îles, la tendance prévue par M. Gélineau il y a quelques semaines selon laquelle « les vents d’automne rassembleront les proies plus près des côtes, et à leur suite, les baleines » se révèle juste, constate ce collaborateur. Tous les animaux qu’il observe — deux paires de rorquals bleus, six rorquals communs et plusieurs marsouins communs — se trouvent à moins de 5 km de la côte. Aussi, les trois mêmes rorquals à bosse vus depuis plusieurs semaines dans la baie de Sept-Îles sont toujours là. « Ils ont pris racine », déclare M. Gélineau. D’ailleurs, Anik Boileau, directrice du Centre d’éducation et de recherche de Sept-Îles (CERSI), affirme « qu’observer l’un de ces rorquals à bosse depuis aussi longtemps que le 16 juin est une première pour la région ». Le rorqual à bosse est une baleine relativement « côtière ». Il s’alimente dans les baies et les anses et se reproduit à proximité des iles tropicales.

    De son côté, pendant l’été le marsouin commun, petit cétacé côtier, fréquente les fiords, les baies, les estuaires et même les ports, d’où son nom anglais Harbour porpoise. Plusieurs groupes ont été observés dans la région de Sainte-Anne-des-Monts. Près du banc des Américains dans le sud du golfe, l’équipe de Pêches et Océans Canada à bord du Teleost y dénombre environ 100 marsouins communs le 13 septembre. Et ils ne sont pas seuls : une centaine de dauphins à flancs blancs, une trentaine de rorquals à bosse, une quinzaine de rorquals communs et de nombreux petits rorquals sont de la partie!

    Petit rorqual près d’un bateau © Sara Wing

    Les petits rorquals fréquentent assidument le littoral du Saint-Laurent. Certains séjournent même dans le Saguenay jusqu’à une dizaine de kilomètres en amont. Le 15 septembre dernier, ils étaient nombreux à l’embouchure du Saguenay, à manger près de la surface avec l’aide des courants, des parois rocheuses et même de la coque des bateaux. Ces complexes manœuvres sont d’ailleurs illustrées dans le plus récent carnet de terrain de Renaud Pintiaux.

    Cette carte représente un ordre de grandeur plutôt qu’un recensement systématique.


    Marie-Sophie Giroux s’est jointe au GREMM en 2005. Elle détient un baccalauréat en biologie marine et un diplôme en Éco-conseil. Chef naturaliste, elle supervise et coordonne l’équipe qui travaille au Centre d’interprétation des mammifères marins et rédige pour Baleines en direct. Aux visiteurs du CIMM ou aux lecteurs, elle aime raconter « des histoires de baleines ».