De l’estuaire du Saint-Laurent à l’Atlantique Nord, l’odyssée du rorqual bleu Symphonie et de sa balise satellitaire

  • Balise sur le dos de Symphonie
    © Pêches et Océans Canada
    17 / 04 / 2015 Par Christine Gilliet – Mots et Marées - /

    Depuis plus de cinq mois, des chercheurs suivent la migration de cette femelle grâce au signal émis par une balise Argos fixée sur son dos. Avec ce suivi record, ce sont les premières données qui permettent enfin de situer les aires hivernales des rorquals bleus qui fréquentent le Saint-Laurent en été. Depuis 2010, 18 suivis télémétriques ont été réalisés pour identifier l’étendue de l’habitat essentiel de cette population en danger de disparition, dans le but de la protéger.

    La balise Argos a été fixée sur le dos de la femelle rorqual bleu B244 Symphonie le 4 novembre 2014 par une équipe de Pêches et Océans Canada, alors que l’animal se trouvait au large de Forestville, dans l’estuaire du Saint-Laurent. Véronique Lesage, chercheuse à l’Institut Maurice-Lamontagne, pilote ce projet qui est mené en collaboration avec Richard Sears de la Station de recherche des Îles Mingan, le chercheur Russ Andrews du Alaska SeaLife Center.

    «La pause tardive des balises à l’automne vise spécifiquement à identifier les aires automnales et hivernales fréquentées par les rorquals bleus, car l’on ne sait rien à ce sujet, explique Véronique Lesage pour Baleines en direct. Étant donné que le gouvernement du Canada a l’obligation de protéger l’habitat essentiel du rorqual bleu, en vertu de la loi sur les espèces en péril, on se devait d’effectuer de la recherche en ce sens à Pêches et Océans Canada.»

    Bien que plusieurs rorquals bleus ont été suivis jusqu’à très tard en automne hors des limites du nord-ouest du golfe et de l’estuaire, Symphonie, depuis plus de cinq mois, fournit les toutes premières données concernant les régions que les rorquals bleus fréquentent en hiver dans le nord-ouest de l’Atlantique. Après sa sortie du Saint-Laurent deux semaines après la pose de la balise, elle s’est dirigée vers l’Atlantique. On peut voir les segments de son voyage sur une carte et lire les détails dans le site internet du MICS. Elle s’est rendue dans les eaux continentales des États-Unis au large des Caroline, où elle a passé plusieurs semaines. Après être remontée à l’entrée du détroit de Cabot alors que celui-ci était encombré de glace, elle est repartie vers le sud et est actuellement dans une région de l’Atlantique de 5000 m de fond, quelque part entre les Bermudes et la Nouvelle-Écosse.

    L’été dernier, Symphonie, comme un certain nombre de ses congénères, a passé du temps dans les eaux riches du Saint-Laurent pour se nourrir et refaire ses réserves énergétiques. Migrer à l’automne lui permet de rejoindre des eaux plus tempérées vraisemblablement pour se reproduire.

    18 suivis au cœur d’un projet

    Ce suivi satellitaire s’intègre dans un vaste projet débuté en 2010, qui se terminera officiellement avec l’arrêt de la balise de Symphonie. Les équipes de Véronique Lesage et de Richard Sears ont posé des balises sur 18 rorquals bleus. Compte tenu de la difficulté à maintenir ces balises attachées sur de longues périodes, la durée des déploiements a été en général de courte durée, de trois à quatre semaines en moyenne, variant de quelques jours à 70 jours. Pour Symphonie, qui a la sienne depuis plus de cinq mois, c’est un record.

    L’objectif de ce projet est de renforcer les efforts de recherche menés localement par le MICS, Pêches et Océans Canada (MPO) et le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), pour identifier les aires utilisées par les rorquals bleus en dehors des zones côtières de l’estuaire et du nord-ouest du golfe. «Les balises nous ont permis de cerner les aires utilisées dans l’estuaire et la région de Gaspé, ce qui confirme certaines données précédentes, mais identifie des aires plus au large qui n’avaient pas été répertoriées, poursuit Véronique Lesage. Les suivis nous ont également permis d’établir les durées moyennes de séjour dans les diverses régions et de mieux comprendre les patrons de mouvement entre les régions. Nous avons pu également identifier de nouvelles aires d’utilisation le long du plateau néo-écossais, le détroit de Cabot et le sud de Terre-Neuve, incluant les Grands Bancs.»

    La balise en détail

    Cette balise Argos mesure 5 cm et est remplie de composants électroniques enrobés d’une résine époxy. Elle est étanche et résiste à la pression de l’eau quand l’animal plonge dans les profondeurs. Elle est montée sur une flèche qui sera propulsée par une carabine à air comprimé, à partir du pont d’un bateau. Ses deux dards en titane sont prévus pour s’ancrer dans le cartilage de la nageoire dorsale du rorqual bleu. Mais il faut viser juste, car la nageoire est très petite (15 à 20 cm) chez cette baleine dont la taille moyenne avoisine la trentaine de mètres. Les dards sont suffisamment courts pour éviter de s’ancrer dans le muscle de la baleine, mais plutôt dans le gras. Munie d’une antenne, elle transmet un signal de localisation de l’animal vers les satellites du système Argos qui renvoient l’information vers des centres terrestres de traitement de données auxquelles la chercheuse a accès.

    Pour le long terme

    Véronique Lesage souhaite prolonger les suivis: «Le suivi de Symphonie constitue une grande avancée dans les connaissances sur la migration des rorquals bleus, mais il ne concerne qu’un seul individu. En augmentant la taille de l’échantillon, nous aurions peut-être une image bien différente des aires utilisées durant l’hiver, mais ce qui est certain, c’est que Symphonie nous a montré à quel point l’échelle du nord-ouest Atlantique est petite pour ces grosses bêtes. Elles peuvent parcourir des distances de plusieurs centaines de kilomètres en très peu de temps. Les données recueillies sont donc fort intéressantes, mais il est clair que des efforts de longue haleine devront être déployés afin d’augmenter le nombre de suivis qui nous permettent de suivre les animaux jusque dans leurs aires d’hivernage. Donc, bien que le projet soit fini, des efforts continueront d’être déployés du côté de MPO tard à l’automne, lorsqu’il fait beau, pour poser d’autres balises au cours des prochaines années.»

    Sur ce projet, Véronique Lesage est en train de finaliser une publication qui paraîtra dans la revue Marine Mammal Science. Elle en présentera les résultats lors de la Conférence biennale sur les mammifères marins qui aura lieu en décembre 2015 à San Francisco.

    Sources

    Sur le site de Pêches et Océans Canada:

    Véronique Lesage

    Sur le site de la Station de recherche des Îles Mingan (MICS):

    Les mouvements de Symphonie

    Travaux de recherche au MICS

    Pour en savoir plus

    Sur le site de Baleines en direct:

    Télémétrie

    Filature d’un géant bleu (archive des Nouvelles du large)

    Véronique Lesage