Comment manger une proie à huit bras presque aussi grosse que soi?

  • Un grand dauphin de l'océan Indien prépare son repas © Kate Sprogis (Source: http://mucru.org/whales-flying-fish-sea-lions-and-dolphins-galore/)
    Un grand dauphin de l'océan Indien prépare son repas © Kate Sprogis (Source: http://mucru.org/whales-flying-fish-sea-lions-and-dolphins-galore/)
    20 / 04 / 2017 Par Béatrice Riché - /

    Comment maitriser, quand on n’a pas de mains, une proie vivante possédant huit bras de plus d’un mètre de long munis de ventouses et capables d’asphyxier son attaquant? Est-ce le travail d’un grand chef cuisinier ou le cauchemar d’un prédateur? Dans une étude récente, Kate Sprogis, écologiste comportementale à l’Université de Murdoch, Australie, et ses collègues décrivent en détail, pour la première fois, certaines techniques utilisées par le grand dauphin de l’océan Indien pour maitriser une pieuvre, une proie immense et dangereuse.

    Les prédateurs désirant s’alimenter de larges proies vivantes qui ne peuvent être mangées entières doivent développer des techniques pour maitriser et transformer leurs proies avant de les ingérer. Diverses techniques ont, entre autres, été développées par les crocodiles, les alligators, les léopards de mer et les baleines à dents pour diviser leur proie en morceaux et attendrir la chair. Par exemple, les épaulards secouent les phoques et les bélugas qu’ils attrapent et lancent les dauphins et les raies dans les airs. Les grands dauphins, quant à eux, secouent et lancent le poisson pour le briser en petits morceaux et l’attendrir avant de l’ingérer. Les grands dauphins ont aussi développé une technique complexe pour briser la seiche géante en morceaux, utilisant une séquence d’étapes pour enlever la tête, l’encre et le sépion.

    Dans le cadre de l’étude réalisée par Kate Sprogis et ses collègues, les chercheurs ont observé 45 épisodes de manipulation de pieuvres par de grands dauphins de l’océan Indien (Tursiops aduncus). Deux techniques différentes ont été observées. Selon la première technique, le dauphin arque et élève son corps hors de l’eau, tandis qu’il tient la pieuvre dans ses mâchoires et la frappe avec force sur la surface de l’eau. Selon la deuxième technique, au lieu de garder ses mâchoires fermées lorsqu’il arque et élève son corps et la pieuvre hors de l’eau, le dauphin ouvre la bouche, lançant alors la pieuvre dans les airs, souvent sur plusieurs mètres. Le dauphin récupère ensuite la pieuvre et continue de la secouer et de la frapper sur la surface de l’eau (généralement 10 à 15 fois). Les chercheurs suggèrent que le grand dauphin agit ainsi pour enlever la tête et le manteau de la pieuvre, attendrir la chair, s’assurer que les bras sont inactifs et séparer la pieuvre en sections pour faciliter l’ingestion.

    Pour le dauphin, manger une pieuvre est apparemment une opération complexe, couteuse énergiquement et hautement risquée. Les techniques de manipulation observées par les chercheurs impliquent un grand mouvement du corps — le dauphin doit arquer et sortir son corps hors de l’eau afin de secouer ou de lancer la pieuvre dans les airs. Bien que cette technique de manipulation doit être très couteuse énergiquement, elle permet aux dauphins de manger une grosse proie, d’une possible grande valeur nutritionnelle, qu’il serait risqué d’ingérer sans traitement préalable. Des dauphins ont en effet été retrouvés asphyxiés par des bras de pieuvre qu’ils n’avaient visiblement pas correctement inactivés avant ingestion.

    Les bras de pieuvre possèdent des récepteurs qui leur permettent de détecter ce qui cause des dommages à leurs tissus et de continuer de réagir même s’ils ne sont plus attachés à la tête. Les dauphins doivent donc manipuler la pieuvre de façon à éliminer ou à réduire suffisamment le réflexe défensif des bras et l’action des ventouses, sinon l’ingestion risque de mener à l’asphyxie du prédateur.

    Les épisodes de prédation observés par Kate Sprogis et ses collègues se sont produits principalement pendant l’hiver et le printemps, ce qui pourrait correspondre à la période de sénescence des pieuvres. Les pieuvres sont sémelpares, c’est-à-dire qu’elles ne se reproduisent qu’une seule fois au cours de leur vie, puis meurent peu de temps après. Après s’être accouplées et avoir pris soin de leurs œufs, elles commencent une période de sénescence, qui dure environ un mois, pendant laquelle elles ont des mouvements désordonnés, une capacité de camouflage sous-optimale et une condition physique qui se détériore rapidement. Elles sont alors plus vulnérables à la prédation.

    La majorité des dauphins observés manipulant des pieuvres étaient des adultes. Cela reflète-t-il des besoins nutritionnels différents entre les adultes et les jeunes, ou bien une période d’apprentissage requise avant de s’adonner à la chasse à la pieuvre? Les techniques d’alimentation des baleines à dents, qui visent souvent de grosses proies, mobiles et parfois même dangereuses, nécessitent en général une longue période d’apprentissage. Car capturer et maitriser une proie possédant huit bras et plusieurs centaines de ventouses est une opération digne d’un grand chef cuisinier!

     

    Source:

    Sprogis, K.R., Raudino, H.C., Hocking, D. et Bejder, L. 2017. Complex prey handling of octopus by bottlenose dolphins (Tursiops aduncus). Marine Mammal Science, doi: 10.1111/mms.12405

     

    Pour en savoir plus:

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    Après plusieurs années à l’étranger, à travailler sur la conservation des ressources naturelles, les espèces en péril et les changements climatiques, Béatrice Riché est de retour sur les rives du Saint-Laurent, qu’elle arpente tous les jours. Rédactrice pour le GREMM depuis 2016, elle écrit des histoires de baleines, inspirée par tout ce qui se passe ici et ailleurs.