Baleine Magazine

17 décembre 2013

Les bélugas du Saint-Laurent sont en déclin

Par Véronik de la Chenelière | Enjeux


Béluga nouveau-né Béluga nouveau-né Crédit photo : © GREMM

En 2012, les mortalités anormalement élevées de bélugas nouveau-nés ont sonné l’alarme. Au cours de la dernière année, les scientifiques qui travaillent sur le béluga ont redoublé d’effort pour pousser plus loin les analyses des données recueillies au cours des 30 dernières années. Leur constat est alarmant : les bélugas sont en déclin depuis le début des années 2000. Et les mortalités récentes pourraient aggraver cette tendance.

Un constat alarmant

En 2012, les mortalités anormalement élevées de bélugas nouveau-nés ont sonné l’alarme pour tous les chercheurs qui suivent la population du Saint-Laurent. Le phénomène a fait la une pendant plusieurs semaines, on spéculait sur les causes possibles et on s’inquiétait de ce que la situation laissait présager pour le rétablissement du béluga.

Au cours de la dernière année, toutes les équipes scientifiques qui travaillent sur différents aspects de cette population ont redoublé d’effort pour mettre les données à jour et pousser plus loin les analyses. Certaines séries de données couvrent plus de 30 ans.

Ces équipes s’étaient donné rendez-vous à l’automne 2013 pour faire le point. Au sortir de cette rencontre, le constat est alarmant : l’exercice n’a pas permis de mettre le doigt sur la cause des mortalités de 2012, mais il a révélé un problème plus profond : la population, qu’on considérait jusqu’à présent stable, est en déclin depuis le début des années 2000. Cette conclusion fera l’objet d’un avis scientifique qui paraîtra dans quelques semaines.

Des pistes pour comprendre

Les chercheurs notent que le début du déclin coïncide avec un ensemble de changements importants dans l’écosystème du Saint-Laurent. La hausse de la température de l’eau, la diminution du couvert de glace en hiver et des changements dans l’abondance et la distribution des proies constituent des conditions défavorables pour cette population déjà fragile. L’augmentation rapide d’une nouvelle famille de contaminants jusqu’au début des années 2000 et l’accroissement du trafic maritime et du dérangement dans l’estuaire moyen contribuent également à la dégradation de l’habitat du béluga.

Un avenir incertain

Le tableau est donc sombre pour le béluga du Saint-Laurent. L’augmentation des mortalités chez les nouveau-nés demeure inexpliquée, mais les chercheurs s’inquiètent de l’impact qu’elles auront sur la trajectoire de la population. Ces nouveau-nés « absents » seront bien sûr des juvéniles et des adultes « absents » dans les prochaines années, ce qui pourrait accélérer le déclin amorcé depuis une dizaine d’années. De plus, on peut s’attendre à ce que les changements climatiques s’accentuent et créent des conditions de moins en moins favorables pour le béluga du Saint-Laurent.

Animal emblématique, le béluga a été le moteur d’une mobilisation très large pour assainir et protéger le Saint-Laurent au début des années 1980. Décontamination, réglementation plus stricte des rejets industriels, création du parc marin du Saguenay-Saint-Laurent, interdiction des activités d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures dans l’estuaire, beaucoup d’initiatives ont pour origine le signal d’alarme que nous lançait le béluga sur l’état du Saint-Laurent, sa richesse et sa fragilité. Aujourd’hui, le Saint-Laurent et le béluga font face à de nouvelles pressions. Comment envisager l’avenir du béluga du Saint-Laurent ? Peut-on encore sauver ces canaris des mers ? Voici ce qu’en pensent trois spécialistes du béluga du Saint-Laurent.

La parole aux chercheurs

Stéphane Lair, vétérinaire en charge du programme de nécropsie des bélugas : « Au cours des années 1970, les scientifiques ont révélé de graves problèmes liés aux contaminants chimiques comme les HAP et les BPC, ce qui a entrainé des changements règlementaires. On commence à voir les effets bénéfiques de ces mesures : certains de ces contaminants, présents en concentrations records chez les bélugas dans les années 1980, ont diminué. Les cancers, qui étaient la principale cause de mortalité chez les adultes dans les années 1980-1990, sont aussi à la baisse. Aucun béluga né après 1971 n’est mort du cancer. Mais, finalement, la population est frappée par d’autres problèmes, vraisemblablement en lien avec les changements climatiques. C’est très inquiétant. »

Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM et spécialiste du béluga du Saint-Laurent : « Nous suivons les bélugas du Saint-Laurent de près depuis plus de trente ans maintenant. Les données qui nous ont permis de sonner l’alarme au début des années 1980 et de comprendre l’évolution de cette population sont le fruit d’une extraordinaire collaboration entre plusieurs institutions gouvernementales, universitaires et privées. Ces données ont également servis à mettre en place des mesures de protection, comme le parc marin du Saguenay-Saint-Laurent. L’avenir des bélugas est étroitement lié à notre volonté et à notre capacité de suivre et comprendre les bouleversements auxquels ils sont et seront de plus en plus soumis. La protection du Saint-Laurent et de ses habitants nécessite un engagement à long terme. »

Véronique Lesage, chercheure mammifères marins à l’Institut Maurice-Lamontagne de Pêches et Océans Canada, chapeaute cet exercice qui se conclura par la publication d’un avis scientifique : « Même si la population du béluga du Saint-Laurent était considérée stable ou augmentait légèrement avant les années 2000, il faut se rappeler que son taux de croissance était bien en dessous de ce qui est normal pour une population de bélugas en santé. La population était donc déjà soumise à des pressions qui limitaient sa croissance, et ces pressions n’ont pas disparu aujourd’hui. Le déclin amorcé au début des années 2000 coïncide avec des changements importants dans leur écosystème, des changements qui créent des conditions environnementales défavorables. On n’a peut-être pas de contrôle direct ou immédiat sur ces conditions, mais on peut agir sur les stresseurs qui résultent de nos activités, comme le trafic maritime, le dérangement dans les aires sensibles pour les mères et les jeunes, la contamination, les atteintes aux habitats et la compétition avec les pêcheries. »

Sur le sujet, Pêches et Océans Canada et le GREMM ont donné une dizaine d'entrevues dans les médias



Pour en savoir plus: vers un avis scientifique

Les analyses et conclusions qui suivent découlent des discussions lors de la réunion annuelle du Comité national d'examen par les pairs sur les mammifères marins, à St. Johns, Terre-Neuve—Labrador, du 7 au 11 octobre dernier, telles que recueillies et interprétées par l’équipe de Baleines en direct suite à des entrevues avec certains de ces scientifiques. Elles sont détaillées dans cet Avis scientifique publié par le Secrétariat canadien de consultation scientifique.

Tendances dans la population

  • Un programme de récupération et d’analyse des carcasses de bélugas existe depuis 1982. Le nombre de carcasses retrouvées chaque année est demeuré stable, autour de 15 carcasses par année. Le nombre de nouveau-nés retrouvés morts a varié de 0 à 3 jusqu’à 2007, et a été exceptionnellement élevée en 2008 (8), 2010 (8) et 2012 (16). L’âge moyen de femelles retrouvées mortes est à la baisse depuis les années 2000 et, depuis 2010, on a rapporté plus de femelles mourant de complications liées à la naissance de leur jeune.
  • Entre 1988 et 2009, huit inventaires aériens photographiques ont été réalisés pour dénombrer les bélugas. L’estimé de 2009 est le plus bas de la série, mais aucune tendance n’a pu être confirmée car le nombre de recensements est trop faible et les variations trop importantes. Une deuxième série d’inventaires aériens, visuels ceux-là, a été réalisée entre 2001 et 2009. Le décompte de 2009 est également le plus bas de la série, mais encore une fois aucune tendance ne peut être confirmée avec cet outil car la période couverte est trop courte et la précision trop faible.
  • Ces inventaires aériens détectent toutefois une baisse dans la proportion de jeunes dans la population (0 à 1 an) : elle passe de 15,1-17,8% dans les années 1990 à 3,2-8,4% dans les années 2000.
  • Un modèle mathématique a été construit sur la base des données des inventaires aériens et du programme de récupération des carcasses. Le modèle suggère que la population aurait été stable ou en légère croissance jusqu’au début des années 2000, et qu’elle décline depuis. Le modèle estime la taille de la population en 2012 à 889 bélugas.
  • Le modèle suggère aussi que la population de bélugas connaît une période d’instabilité depuis le début des années 2000 avec entre autres un déclin de la proportion des juvéniles et des nouveau-nés dans la population et de fortes variations dans les mortalités de nouveau-nés.
  • Les conclusions de cet exercice de modélisation rejoignent les observations du programme de recensement annuel des bélugas par photo-identification (1989-2012). Cet ensemble de données indépendantes mesure en effet les mêmes tendances que le modèle dans l’évolution de la proportion des jeunes et la production de nouveau-nés.

À la recherche d’explications

  • L’analyse des ratios d’isotopes stables mesurés dans les carcasses entre 1988 et 2012 montre qu’il y a un changement dans la source de carbone (et donc probablement dans l’alimentation) des bélugas depuis 2003.
  • Une analyse incluant 28 indices environnementaux suivis entre 1990 et 2012 montre que le système a connu des changements importants ces dernières années, avec une baisse de la biomasse de certains poissons, des conditions de glace sous la normale en hiver et des températures d’eau supérieures à la normale.
  • Les bélugas sont parmi les mammifères marins les plus contaminés au monde. Certains contaminants sont en baisse depuis une dizaine d’années (ex. BPC, DDT), alors que les composés polybromés (PBDE) ont augmenté de façon exponentielle au cours des années 1990. Les PBDE pourraient affecter la survie des jeunes ou la capacité des femelles à en prendre soin.
  • Le trafic maritime associé au tourisme et à la plaisance atteint un pic en juillet-août, au moment de la saison des naissances pour le béluga. Ce trafic a augmenté entre 2003 et 2012 dans certains secteurs, y compris dans des secteurs occupés par les femelles et les jeunes.

Retour sur les mortalités de nouveau-nés

  • En 2008, les mortalités de nouveau-nés (8) sont associées à un « bloom » de l’algue toxique Alexandrium tamarense dans l’estuaire. Beaucoup d’autres animaux marins avaient connu des mortalités inhabituelles cet été-là et les examens chimiques et pathologiques avaient conclu que la saxitoxine avait joué un rôle, seule ou en conjonction avec d’autres facteurs défavorables.
  • En 2010 et 2012, des facteurs inconnus ont réduit les chances de survie des jeunes. Cette période coïncide avec une période de changements encore plus marqués en ce qui concerne la diminution du couvert de glace en hiver et l’augmentation de la température de l’eau.

Conclusions

  • Le modèle suggère que la population de bélugas du Saint-Laurent est en déclin depuis le début des années 2000. Ce déclin coïncide avec une période de conditions environnementales défavorables, des niveaux élevés de contaminants polybromés (PBDE), une exposition accrue au bruit et au trafic maritime et un « bloom » d’algue toxique.
  • L’écosystème de la population du Saint-Laurent connaît de grands changements qui s’accentueront et risquent d’affecter le béluga. Si on ne peut faire grand chose à court terme pour contrer ces changements dans l’écosystème, nos efforts peuvent porter sur la réduction des impacts de nos activités, comme le dérangement dans les aires sensibles, la contamination chimique, la perte d’habitat ou la compétition avec les pêcheries.

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    Fiche signalétique du béluga du Saint-Laurent


    11 commentaires

    1. Amélie Loyer

      Paradoxalement, l’industrie du tourisme est un mal nécessaire pour intéresser le public à la situation des baleines de notre fleuve. Cependant, je suis du même avis que M. Réal Fortin: beaucoup d’embarcations sembles harceler les baleines.

      Les gens ne savent pas que l’ont peut faire de très bonnes observations à partir du rivage, sans les déranger!

      Il y a quelques années, nous étions aux Dunes de Tadoussac et nous observions une baleine à bosse sortir sa queue et taper sur l’eau depuis une bonne vingtaine de minutes. Il devait y avoir 7-8 bateaux regroupés autour d’elle. En repartant chez nous, nous avons surpris une conversation de ces capitaines, dans un petit resto, qui avouaient qu’elle avait l’air d’être tannée de les voir si près d’elle… Et sur internet, il n’y a pas longtemps, j’ai trouvé un vidéo d’un monsieur, dans le coin de Kamouraska, qui filme des bélugas qui passent sous sa chaloupe et qui viennent le voir. Il n’était peut-être pas dans le parc marin, mais ce n’est pas une raison pour les approcher si près… J’avoue avoir ressenti de l’envie: J’aurais aimé pouvoir les voir de si près, c’est certain, mais pendant ce temps, ces bélugas ne s’occupaient pas de leurs jeunes, ils ne s’alimentaient pas et ils perdent aussi toute crainte de l’être humain. Les hélices de bateaux ne sont pas si gentilles…

    2. lise gagnon

      Suite à cette série d’articles. jai décidé de faire une pétition pour amasser des noms contre les bateaux de croisière internationale dans le parc marin du Saguenay. Je recommande fortement de la signer et la partager parce que je men servirai pour mener une lutte à cette industrie grandissante!!!

      Aidez-moi à faire une différence!!!

    3. Julien Marchal

      Merci Véro, ton texte est claire. Maintenant, l’attitude des capitaines sur l’eau va t-elle s’améliorer? à voir…..

    4. Bob nadeau

      David Susuki, en fait mention subtilement, ainsi que l’union européenne ….nous sommes pleinement responsable a court et moyen terme. Océan Canada….malgré notre mandat, nous sommes en conflit d’interet

    5. Bob nadeau

      Industrie Dufour ?????? Already on spot, documenté, il font partie du processus des indicateurs !

    6. Bob nadeau

      Voici le choix entre l’economie du tourisme et la fameuse réalité des faits……a court terme vous etre pleinement conscient de la situation….autre que le réchauchement !!!!! Dégager de leur environnement , vous augmenterai de 20% leur chance de survie.
      Bob Océan canada

    7. Marie-Noëlle Lepage

      Est-ce que les autres population de bélugas du Canada ou d’ailleurs dans le monde sont aussi en déclin ou leur nombre est stable?

    8. Réal Fortin

      Ces informations sur les bélugas sont très importantes et très instructives en effets. Pour moi elles démontrent clairement par le trafic maritime plus important des croisières aux baleines et autres que toutes ces activités en croissance troublent passablement tous les mammifères du secteur…Je suis un habitué du fleuve et du Saguenay et je maintiens mes dires sur le trop grand acharnement des croisières aux baleines…Je crois qu’il temps pour nos responsables en place de diminuer les permis, les fréquences des sorties et l’approches des mammifères du St-Laurent. Je sais qu’une amélioration s’est amorcée dernièrement mais c’est trop peu, toujours trop peu. J’affirme que la trop grande vitesse des embarcations Zodiac et autres semblables qui courent littéralement après ces animaux, bélugas inclus, les harcèlent et les stresse grandement en plus de nuire à leur alimentation. Ce n’est pas nouveau, c’est seulement la vérité…………….c’est assez il faut agir malgré les $$$ en jeux. De toute façon quand les baleines seront trop rares il n’y en aura plus de ces $$$. Agir avant qu’il ne soit trop tard……..J’ai 65 ans et suis un kayakiste et habitué du fleuve…………depuis belle lurette…………..

    9. Lio Malavielle

      Merci aux chercheurs pour toutes ces informations et leurs efforts pour sauver les bélugas ( mes animaux préférés ). Je suis triste d’apprendre qu’ils sont en déclin. Pour les bélugas et toutes les autres espèces animales ou végétales, j’espère que les humains arrêterons de polluer la planète.
      Lio 9 ans

    10. michel de la Chenelière

      Bravo Véronik,
      Texte très clair et très instructif.
      C’est vraiment alarmant et représentatif de l’ensemble des problèmes environnementaux qui nous assaillent.
      M.

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